Cet article propose de relire l’œuvre littéraire de Joy Harjo à travers son travail d’anthologiste. Placés en regard de ses recueils poétiques et autobiographies, les trois volumes (co)édités par l’autrice, Reinventing the Enemy’s Language : Contemporary Native Women’s Writings of North America (1998), When the Light of the World Was Subdued, Our Songs Came Through : A Norton Anthology of Native Nations Poetry (2020), et Living Nations, Living Words : A Map / An Anthology of First Peoples’ Poetry (2021), engagent à reconsidérer l’anthologie non pas comme une production critique qui seconderait la création littéraire, mais comme la matrice d’une poétique anthologique propre, entendue comme l’ensemble des gestes d’assemblage et de reconfiguration d’une multiplicité de textes autochtones. Si l’histoire du format a partie liée à la construction d’un canon national, voire d’un empire littéraire états-unien, sa reprise aux mains de Joy Harjo met en lumière les stratégies d’effacement, d’appropriation et d’assimilation des voix autochtones qui les ont nourris, à mesure qu’elle déploie à l’inverse le potentiel politique de ses propres montages. L’anthologie devient ainsi le lieu d’un déplacement éditorial et géographique du canon, l’occasion de narrer des histoires alternatives « au-delà du temps colonial » (Rifkin), ou un périmètre ouvert à la croisée de nouveaux communs littéraires et politiques, infléchissant la poétique de l’autrice-éditrice en retour.