« Le tombeau aux pinceaux »

« Le tombeau aux pinceaux »

L’auteur voudrait remercier Pascale Antolin, Nathalie Jaëck, Stéphanie Ravez et Virginia Ricard pour leur soutien enthousiaste, pour tous leurs précieux conseils et commentaires, et pour leurs nombreuses relectures des versions anglaises et françaises de cette nouvelle.

La peinture des murs s’écaillait par pans entiers et les fils électriques pendaient ça et là. Un courant d’air froid lui parvint par un carreau cassé de la fenêtre devant elle. Elle ne pouvait pas voir bien loin, le brouillard s’étalait alentour, enveloppant tous les environs, même les grands camphriers du parc de l’autre côté de la rue n’étaient qu’une masse informe et grisâtre. Le bâtiment où elle se trouvait serait démoli dans quelques semaines et sous peu un tout nouveau se dresserait à sa place. Encore plus haut, plus moderne, plus chaud face aux froids humides et pénétrants de l’hiver, plus frais pendant les mois étouffants et moites de l’été shanghaïen.

Elle avait passé tellement d’heures dans cette salle de classe, à transpirer malgré l’air continuellement brassé par le ventilateur au plafond, alors qu’elle s’essayait à l’apprentissage de l’art de la calligraphie chinoise. Enfermée chaque jour pendant trois heures sans interruption, seule avec Maître Wang qui, étonnamment, avait accepté de lui donner des leçons particulières de shufa. Bien qu’il fût lui-même le disciple reconnaissant et dévoué de trois maîtres de calligraphie très renommés, il n’avait jusqu’alors jamais accepté d’enseigner son art, et encore moins à un apprenti quasi-débutant. Pourtant il avait consenti à la voir quotidiennement, pas à son propre domicile, mais ici à l’Université des Langues Étrangères de Shanghai. Elle, qui lui était totalement inconnue, une étrangère de surcroît, et qui savait à peine parler chinois. Ce n’était sûrement pas le besoin d’argent qui l’avait incité à changer d’avis. Calligraphe reconnu et graveur de sceaux professionnel, il menait une vie plutôt confortable. Il n’avait pas osé annoncer que ses enseignements seraient pour elle gratuits pour n’éveiller ni jalousie ni soupçon, mais le montant qu’il lui avait proposé était bien trop modeste. Au moins cela ne lui avait pas échappé. Alors pour quelle raison avait-il accepté ? Et pourquoi elle ?

Leur toute première leçon l’avait laissé perplexe. Naturellement, elle était arrivée en retard et lui avait d’office serré la main, geste pour lequel il avait dû réfréner un mouvement de recul trop ostensible. Naturellement, ses yeux étaient très bleus, sa peau très claire, son nez très long et ses seins très volumineux. C’était amusant de voir comment son nez de profil ressemblait à un trait wan dont la ligne incurvée serait à l’envers. Et sa poitrine semblait l’encombrer quand elle était assise à la table pour tracer des caractères. Jusqu’alors, il pensait que les étrangères étaient soit très grosses, accoutrées de T-shirts sans forme et de jeans immenses, soit très sophistiquées (les Françaises notamment), habillées tout en élégance, portant des vêtements de marques chic et joliment maquillées comme les filles sur les affiches et les écrans publicitaires géants qu’on voyait partout dans la ville. Mais cette étrangère ne ressemblait ni aux unes ni aux autres. Elle était de la même stature que sa défunte épouse, quoique sa poitrine fût proéminente et ses muscles apparents. Elle portait une robe chinoise dont le style était loin de l’affriolant qipao qu’arborent toutes les touristes en visite à Shanghai. Sa robe lui rappelait son enfance dans le Zhejiang rural de l’époque, même si l’imprimé très coloré et fleuri tranchait avec son souvenir de la version traditionnelle d’un bleu indigo profond. Il voyait bien qu’elle se privait de recourir à l’usage du moindre maquillage pour masquer ses rides alors qu’elle paraissait bien plus vieille que l’âge qu’elle lui avait indiqué quand il le lui avait demandé. Et l’odeur. C’est l’odeur qui l’avait le plus perturbé. Bien sûr, comme on pouvait s’y attendre, étant Française, elle sentait le parfum. La douce senteur d’une floraison, qui de nouveau le renvoyait à son enfance, aux collines et aux arbres fruitiers fleurissant au printemps. Puis pendant le cours, il avait perçu une autre odeur, pas vraiment suave mais pas âcre non plus, plutôt musquée, pas désagréable mais corporelle, troublante. Bien sûr, les laowai sont de véritables machines à vapeur, la chaleur les fait transpirer, et en ce jour caniculaire typique d’un début d’été, elle ne faisait pas exception. Question beauté, il ne savait quoi penser. De toute évidence, elle ne répondait pas aux canons chinois, et il ne connaissait pas trop les standards occidentaux, mais il sentait déjà qu’il l’aimait bien, même si assurément il ne nourrirait jamais aucun élan sentimental, il était trop vieux pour ça. Et c’était une étrangère.

 

Elle avait atterri à l’aéroport de Pudong la veille au soir, avait tourné et viré dans son lit toute la nuit pour enfin succomber au sommeil une heure avant que son réveil ne sonne. Mais elle s’était rendormie profondément presque aussitôt. Elle avait finalement été tirée du sommeil par le coup de fil de Fang Heping, son ami, professeur à l’université, qui avait tout arrangé pour ses leçons de calligraphie avec Maître Wang : dix minutes avant le début du cours et elle n’était toujours pas là, est-ce que tout allait bien ? Elle avait filé sous la douche, s’était habillée à la hâte, avait avalé un petit pain à la vapeur en buvant un peu de thé encore brûlant pour mieux le faire passer. Dix-sept étages à descendre. Sortir de l’ascenseur. Elle avait traversé le campus en courant jusqu’au bâtiment vétuste à la façade carrelée rose pâle. Ascenseur en panne. Cinq étages à monter par l’escalier. Une fois arrivée dans le couloir sans lumière, elle s’était mise à marcher lentement, tamponnant son visage en sueur avec un Kleenex, tout en essayant de reprendre son souffle et de se calmer. Eh bien, oui, elle était arrivée en retard et même dix minutes en retard, et elle s’en voulait, sachant parfaitement que son manque de ponctualité, bien qu’accidentel, serait jugé irrespectueux. Heping était déjà dans la classe avec Maître Wang, les deux hommes fumaient et bavardaient sur la circulation à Shanghai, d’après ce qu’elle put comprendre. Elle voyait bien que Maître Wang faisait des efforts pour ne pas montrer combien il était agacé par son retard et par son geste impulsif et totalement idiot pour lui serrer la main. Comme si elle ignorait ce qu’il faut faire et ne pas faire ! Heping lui lança un regard amusé, remercia Maître Wang d’avoir accepté de lui donner des cours de calligraphie, leur annonça qu’il les laissait maintenant mais qu’il serait dans son bureau au fond du couloir en train de corriger des copies s’ils avaient besoin de lui, et leur conseilla de fermer la porte à clé derrière lui afin de ne pas être dérangés pendant la leçon.

Maître Wang lui avait épargné toutes les questions généralement adressées aux étrangers dans les cinq premières minutes de toute rencontre : aimes-tu la Chine ? Combien gagnes-tu ? etc. Alors qu’elle préparait l’encre, dépliait le tapis de feutrine carré et une feuille de papier marron quadrillée, elle sentait son regard. Lorsqu’elle eut terminé les préparatifs, elle lui demanda ce qu’il voulait qu’elle fît. Il lui répondit en l’interrogeant sur son âge. Elle se doutait bien que, entre le décalage horaire et son réveil précipité, sa mine était probablement atroce, et elle savait que de toute façon les étrangers paraissaient toujours plus vieux aux yeux des Chinois. Mais elle s’en fichait. Alors elle lui sourit et lui demanda de nouveau :

-Maître Wang, comment voulez-vous que nous commencions la leçon ? 

-Quel style veux-tu apprendre ?

-Le kaishu, le style régulier.

-Je préfère le caoshu, le style cursif.

-Je sais bien que vous êtes un grand maître du caoshu et que c’est un style magnifique, mais je n’arrive pas à lire les caractères, je ne les reconnais pas quand ils sont écrits en style cursif.

Elle ne comprit pas sa réponse et le lui dit.

-Peu importe. Montre-moi ce que tu sais. Commençons par les traits de base.

S’ensuivirent des séries de traits horizontaux, verticaux, crochus, courbes, inclinés puis des séries de tous les différents points. Il traçait un modèle, elle faisait de son mieux pour le reproduire. Elle était tendue et avait trop chaud. Elle sentait son poignet droit se raidir et le haut de son bras s’affaiblir à force de maintenir son coude levé au-dessus de la table pendant si longtemps. Elle aurait dû s’entraîner davantage avant de venir. Timidement, à deux reprises, il s’était approché d’elle pour rectifier sa posture. Elle n’était guère satisfaite de ce qu’elle traçait et d’une manière systématique pointait du doigt ce qui, selon elle, faisait que tel ou tel trait était raté. Il acquiesçait d’un signe de la tête. Trois ou quatre fois, elle avait presque atteint la perfection du modèle de Maître Wang et s’était écriée « Pas aussi beau que le vôtre mais pas trop mal ! », et il avait approuvé d’un sourire bienveillant. Heping frappa à la porte, elle se leva pour lui ouvrir, sentant tout son corps engourdi et épuisé. Il était onze heures et la leçon était terminée pour aujourd’hui.

-Alors comment s’est débrouillée l’élève ?

-Eh bien, en fait je ne devrais rien lui faire payer du tout car j’ai tracé quelques traits et elle a fait tout le reste, répondit Maître Wang en riant. Elle a fait son travail d’élève plus tout le travail de professeur !

-Pas étonnant, vous savez que dans son pays, elle est professeur. Elle ne vous l’a pas dit ?

-Non, je n’ai pas demandé. Mais son œil est sûr et sa main n’est pas trop mauvaise. Elle a juste besoin de s’entraîner. Demain, huit heures. J’apporterai des livrets d’exercices dans le style kaishu et nous tracerons des caractères.

Le lendemain, il l’avait fait travailler sur une sélection de caractères simples puis beaucoup plus complexes. Elle était souvent incertaine quant à l’ordre des traits pour chaque caractère, et s’en remettait alors à lui pour la guider. Et il fallait vraiment qu’elle s’améliore dans son exécution des traits shuhenggou. Il était cependant satisfait et soulagé de constater la justesse et la sûreté de son coup d’œil pour l’équilibre et la structure, ainsi que son sens instinctif du rythme. Il ne regrettait pas sa décision. Il était confiant. Il lui suggéra de se rendre au magasin de calligraphie sur Fuzhou Lu pour choisir une œuvre de référence à copier. Sans surprise, elle revint avec l’illustration parfaite du style kaishu, La Stèle dans le Palais de Jiucheng, de Ouyang Xun, dont l’exécution idéale est à la fois délicate et pleine de vigueur. Pendant les semaines qui suivirent, elle s’était évertuée à progresser au fil des pages de La Stèle, copiant chaque caractère cinq, dix, quinze, parfois même trente fois, visant l’imitation impeccable, en quête de la perfection esthétique. Elle avait pris l’habitude de toujours désigner ce qu’elle pensait être la source d’un caractère défectueux, de lui demander son avis, d’attendre son conseil pour y remédier, avant de reprendre son travail de copie. Il ignorait que les étrangers pouvaient montrer autant d’opiniâtreté dans leurs efforts. Et il trouvait rassurant de voir qu’elle progressait vite. Parfois pourtant, elle transgressait le code de bonne conduite et, frustrée, laissait échapper un grognement, faisait une grimace ou lâchait un juron soit en ce qu’elle disait être du français soit en mauvais chinois, puis lui lançait un regard pétillant d’espièglerie et d’autodérision.

Il aimait les œillades de connivence qu’ils échangeaient en ces moments-là, le sentiment de complicité dans le plaisir suscité par une attitude aussi incongrue. Il voulait néanmoins qu’elle fît des progrès encore plus rapides car elle repartirait bientôt dans son pays, et il lui faudrait attendre toute une année avant qu’elle ne revienne et qu’il puisse poursuivre son instruction. Le temps lui manquait. Il n’était pas sans savoir qu’après son cours, chaque après-midi, elle perdait des heures et des heures à chercher les caractères dans son dictionnaire pour essayer de comprendre le sens des inscriptions des différentes sections de la stèle, parfois avec l’aide du Professeur Fang. Selon lui, elle aurait mieux fait de consacrer son temps à s’entraîner et à tracer des caractères. Il le lui avait dit à plusieurs reprises. Mais elle insistait sur le besoin qu’elle avait de comprendre ce qu’elle écrivait, afin d’être en mesure d’insuffler dans chaque trait de pinceau la bonne dose d’énergie. Etant donné sa détermination et son obstination à chercher à lire et à comprendre les caractères calligraphiés, il craignait de plus en plus d’avoir des difficultés à la convaincre de s’aventurer au-delà de l’écriture kaishu pour s’essayer au style caoshu. Il pensait que le mouvement intrinsèque tout à la fois enlevé, harmonieux, libre et aérien du style cursif pourrait être rendu par son sens solide de l’équilibre, du rythme et de l’énergie. Pourtant son attachement à la lecture et au sens de l’écrit pourrait apparaître comme un obstacle.

Pour leur tout dernier cours, elle avait proposé de déjeuner avec lui et le Professeur Fang. Ce dernier avait commandé différents plats parmi lesquels des œufs de cent ans au vinaigre avec un caillé de tofu frais, dont il dit qu’elle raffolait. Elle plaisanta sur le fait que son hors d’œuvre chinois préféré avait l’aspect de son insulte favorite en chinois : œuf pourri. Ils avaient ri de bon cœur à son jeu de mots un peu hardi. Comme ils attaquaient leur repas, Maître Wang commenta sa façon très particulière de manier ses baguettes : elle les tenait verticalement, bien droites, avec une prise du pouce et du majeur et un espace dans le creux de la main, exactement comme l’on tient un pinceau de calligraphie ! C’était très étrange de voir quelqu’un manger de la sorte, mais d’une certaine manière cela lui parut naturel, comme s’il était inconcevable qu’elle pût tenir ses baguettes autrement. Son ami s’amusa à la taquiner sur son sort prédestiné de calligraphe. Je n’aurais pas dit mieux, pensa Maître Wang. Il demanda alors au Professeur Fang de traduire fidèlement ce qu’il voulait lui dire. Il sortit d’un sac une boîte rectangulaire recouverte d’un tissu en brocart, l’ouvrit et lui tendit :

-Voici tes sceaux. Il y en a trois. Je les ai sculptés et gravés pour toi. Le petit de forme carrée porte ton nom. Sur celui-ci, avec un phénix au sommet, figure une formule traditionnelle de bons vœux. Et celui-là, avec un lion, est gravé de ma devise à ton intention. Tu peux te servir des deux premiers. Ton travail est maintenant suffisamment honorable pour être signé. Tu as un an avant que nous puissions nous revoir. Je veux que tu t’entraînes, que tu t’entraînes chaque jour. Quand tu reviendras l’an prochain, je veux que tu sois prête pour apprendre le style caoshu, et alors seulement tu comprendras la devise que je t’ai gravée. Je sais que tu as préparé une enveloppe avec de l’argent. Je n’en veux pas. Je veux que tu gardes cet argent et que tu t’en serves pour t’acheter des pinceaux, de l’encre, des rouleaux de papier d’exercice et de papier blanc, ainsi que de la pâte pour les sceaux.

Maître Wang était visiblement ébranlé par la solennité de ses propres paroles. Il s’adressa au Professeur Fang, le remercia pour la mise à disposition d’une salle de classe pour les leçons de calligraphie et pour la traduction d’aujourd’hui, puis se tourna vers elle, lui saisit le bras et d’un geste crispé et maladroit, lui donna une poignée de main, avant de sortir précipitamment du restaurant. Les deux amis restèrent complètement interloqués. Que signifiait tout ce cirque ? Ils en discutèrent longuement. Qu’est-ce qui lui avait pris ? Maître Wang était-il devenu fou? Pensait-il sérieusement qu’elle était une espèce d’élue sur la voie de la Grande Révélation du domaine sacré du shufa ? Heping finit par tenter de détendre un peu l’atmosphère en lui faisant remarquer qu’à tout le moins, elle avait gagné soixante heures de cours de calligraphie de premier ordre au prix imbattable d’un déjeuner pour trois. Il vit son visage peiné se renfrogner. Elle paraissait déconcertée, perdue. D’un ton plus grave, il lui conseilla alors de suivre les instructions de Maître Wang, de revenir comme prévu dans un an pour voir ce qu’il aurait à lui enseigner. Mais elle n’avait pas la moindre intention d’apprendre le style caoshu ! Elle ne serait même pas capable de lire sa propre écriture en caoshu ! « Eh bien, tu as un an pour y réfléchir » avait conclu Heping.

Ce fut la dernière fois qu’elle vit Maître Wang.

 

Heping l’avait appelée deux semaines plus tôt pour l’informer que Maître Wang était au plus mal et voulait la voir. Oui, bien sûr qu’elle viendrait. Elle avait juste besoin d’un peu de temps pour obtenir son visa, s’arranger avec son collège et demander une autorisation d’absence. Depuis qu’elle était rentrée chez elle, elle s’était entraînée tous les jours, elle avait même osé signer de son nom avec son sceau quelques rouleaux dont la calligraphie lui paraissait acceptable. Elle avait ressassé à maintes reprises ce qu’elle considérait comme une lubie de Maître Wang, sa résolution saugrenue de lui enseigner le style cursif. Elle en était cependant arrivée à la conclusion qu’elle se conformerait à son désir, même si elle ne pensait pas être à la hauteur. Elle se disait qu’en lui opposant un refus catégorique, elle lui manquerait de respect et le contrarierait ; alors qu’en acceptant, elle lui ferait plaisir au risque de le décevoir si, comme elle le craignait, son aptitude pour le style caoshu s’avérait en-deçà des attentes de Maître Wang.

Elle arriva trop tard. Il décéda à peine deux jours avant qu’elle ne fût de retour à Shanghai. Elle n’y était jamais venue à cette époque de l’année. Toute la ville semblait transie par le froid mouillé, engourdie dans la brouillasse cotonneuse. Tout le long de la route entre l’aéroport et le campus, elle constata que les chantiers de construction allaient bon train : des quartiers entiers avaient été rasés et de nouveaux bâtiments sortaient déjà de terre. Elle ne retrouvait plus ses repères. À son arrivée à l’hôtel de l’université, Heping lui annonça que la crémation de la dépouille de Maître Wang avait déjà eu lieu sans aucune célébration, conformément aux vœux du défunt. Toutefois, ils avaient un rendez-vous le lendemain pour qu’elle signe des papiers. Apparemment Maître Wang, n’ayant ni enfant ni proche parent, lui avait légué tous ses rouleaux, ses sceaux, ses pinceaux et ses pierres à encre. Elle ne put dormir. Comme la nuit avançait, elle sentit poindre en elle une vague de chagrin, la sentit grossir jusqu’à l’engloutir. Elle avait sincèrement aimé le vieil homme et elle avait été tellement émue par leur dernière rencontre, non seulement à cause des sceaux qu’il lui avait offerts bien sûr, mais aussi, et peut-être encore plus, à cause de sa poignée de main.

Elle signa les documents qui lui conféraient les droits de propriété de tous ses biens et de tout son matériel de calligraphie. La liste paraissait sans fin et les collections de rouleaux et de sceaux étaient d’une grande valeur car elles recélaient des œuvres inestimables de ses trois maîtres. Heping fit le nécessaire pour que toutes ces possessions soient transportées et livrées le jour même dans un petit appartement qu’elle pourrait louer pour une semaine. Mais elle savait déjà qu’il lui faudrait bien plus qu’une semaine. Comme les grands cartons marqués « rouleaux » l’intimidaient, elle s’attaqua d’abord à ceux où était inscrit « pinceaux ». L’un d’eux était plus lourd que les autres. La boîte en carton en contenait une autre presque aussi large mais en bois et remplie à ras bords de vieux pinceaux de tailles et de qualités différentes.

-Eh bien, je crois que tu viens bel et bien de trouver le Tombeau aux pinceaux ! s’exclama son ami.

-Qu’est-ce que c’est ?

-Les pinceaux de calligraphie de toute une vie.

Elle aperçut quelque chose qui était grossièrement emballé dans une vieille feuille de papier de riz. Elle ôta le papier et trouva un autre emballage, fait d’un bout de tissu bleu indigo. Alors qu’elle le dépliait, elle découvrit un pinceau de taille moyenne, avec un manche sobre et fin en bambou, mais la touffe de poils à son extrémité n’était ni du loup, ni de la chèvre ni de l’écureuil. C’était de toute évidence une touffe de cheveux noirs. Le pinceau n’avait apparemment jamais servi. Elle fut soudain submergée par un terrible sentiment d’abandon. Elle comprit que même si l’absence de cérémonie funéraire l’avait profondément attristée, les cendres n’avaient pas d’importance, seuls les pinceaux comptaient.

About the author(s)

Biographie : Cécile Cormier est Maître de conférences en Études américaines à l’Université de Bordeaux. Ses sujets de recherche relèvent de deux domaines très distincts : l’administration publique (notamment les questions budgétaires et fiscales au niveau fédéral et au niveau des états aux États-Unis), et la poésie (poésie américaine, poésie française et poésie classique chinoise).

Biography: Cécile Cormier is Associate Professor of American Studies at the University of Bordeaux, France. She researches topics in two entirely distinct fields, namely public administration (especially public budgeting and taxation in the United States), and poetry (American poetry, French Poetry and Chinese classical poetry).