Ondes de choc : de la colonisation à la guerre du Cachemire ou la compulsion de répétition dans Shalimar the Clown de Salman Rushdie
Abstract: In his ninth novel, Shalimar the Clown, Salman Rushdie constructs the narration around the individual destiny of characters who represent collective history. Thus, the trajectories of two young Kashmiris, Boonyi Kaul and Shalimar Noman, follow, reflect and exemplify the collective history of Kashmir. In the same way, the trajectories of Max Ophuls, United States ambassador to India, and his wife Margaret « Peggy » Rhodes, from war-ridden Europe to a torn, about-to-be partitioned India, follow, reflect and exemplify the worldwide geopolitical question of our time. However, Rushdie does not simply offer an allegory of historical reality with simplistic characters representing national, regional or religious realities. Through this characters, he engages in a profound reflexion on the destiny of nations and seems to defend the hypothesis of a collective compulsion to repeat that stretches from the First World War to decolonisation.
Keywords: Post Colonial, Psychoanalysis, Literature, Rushdie, Representation, Compulsion to repeat
Résumé : Dans son neuvième roman Shalimar the Clown (2005), Salman Rushdie tisse sa narration à partir des destins individuels de personnages représentatifs de destins collectifs. Ainsi, les trajectoires des deux jeunes Cachemiris Boonyi Kaul et Shalimar Noman suivent, reflètent et magnifient le destin collectif du Cachemire. Dans la même logique, la trajectoire de Max Ophuls, ambassadeur des États-Unis en Inde et de sa femme Margaret « Peggy » Rhodes, depuis l’Europe en guerre et à une Inde destinée à la partition, reflète et magnifie les enjeux géopolitiques mondiaux de notre ère. Cependant, Salman Rushdie ne se contente pas d’allégoriser une réalité historique pour faire de ses personnages de simples représentations nationales, régionales ou religieuses. Il engage, à travers ces personnages, une réflexion sur le destin des nations et semble bien soutenir la thèse d’une compulsion de répétition collective depuis la Première Guerre mondiale jusqu’à la décolonisation.
Mots-clés : Post-colonial, Psychanalyse, Littérature, Rushdie, Représentation, Compulsion de répétition
Dans son neuvième roman Shalimar the Clown (2005), Salman Rushdie, comme à son habitude, tisse sa narration à partir des destins individuels de personnages à la fois « ronds » selon la définition forsterienne et néanmoins représentatifs de destins collectifs d’états-nations existants ou en devenir. Ainsi, les trajectoires des deux jeunes Cachemiris Boonyi Kaul et Shalimar Noman suivent, reflètent et magnifient le destin collectif du Cachemire, à partir de la naissance des deux enfants jusqu’à la destruction de Pachigam, village d’acteurs et d’artistes pris dans les combats entre fanatiques islamistes venus du Pakistan et l’armée indienne. Dans la même logique, la trajectoire de Max Ophuls, ambassadeur des États-Unis en Inde et de sa femme Margaret « Peggy » Rhodes, depuis l’Europe en guerre jusqu’à une Inde destinée à la partition, reflète et magnifie les enjeux géopolitiques mondiaux de notre ère. Cependant, Salman Rushdie, suivant une interrogation initiée dans Les Enfants de minuit et développée dans Shame, ne se contente pas d’allégoriser une réalité historique pour faire de ses personnages de simples représentations nationales, régionales ou religieuses. Il engage, à travers ces personnages, une réflexion sur le destin des nations et semble bien soutenir la thèse d’une compulsion de répétition collective qui propage une onde de choc1 double à travers les relations internationales, d’une part, depuis la colonisation jusqu’à la période post-coloniale, et d’autre part, depuis la Première Guerre mondiale jusqu’à la décolonisation. Après la terreur de la Seconde Guerre mondiale et ses découpes et partages territoriaux, il semble que, pour Rushdie, l’homme ne peut que continuer de séparer, de créer de nouveaux centres de pouvoir qui fatalement s’opposeront pour engendrer de nouvelles guerres, de nouvelles partitions…
Cet article propose d’analyser dans le détail les trajectoires des protagonistes de Shalimar the Clown, pour montrer à quel point l’effet de choc apporté par la partition de l’Inde constitue, pour Rushdie, le début d’une nouvelle période de « brisance » (voir note 1) avec une vague de violence qui se propage comme une onde, bâtie sur la peur de l’Autre, et dont les secousses feront trembler le sous-continent pour toute une génération d’habitants du Cachemire. Mais au-delà de l’évolution politique de l’Inde, Rushdie interroge également la partition territoriale comme une nouvelle forme de terreur qui entraîne fatalement la répétition des phénomènes de division et d’opposition, un peu à la manière dont, pour Hannah Arendt, le totalitarisme est un produit dérivé du phénomène d’expansion territoriale lui-même effet de la constitution de l’état-nation (Arendt 1951). Freud élabore la notion de compulsion de répétition à partir de 19142. En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, en observant le jeu de la bobine de son petit-fils qui répète le fameux Fort-Da (littéralement « parti-là ») pour apprivoiser le départ de la mère, il déduit qu’un souvenir traumatique ne peut être réinvesti, car il interdit la satisfaction et met en conflit des pulsions de vie et des pulsions de mort. Ainsi, le souvenir refoulé pour Freud s’exprime à travers des actes qui deviennent la répétition du traumatisme. Dans le cas géopolitique qui intéresse Rushdie, les nations issues de la partition, l’Inde et le Pakistan, tenteront à leur tour de répéter l’acte de partition dans ce que René Girard a appelé le mimétisme du désir de l’autre3. Jacques Lacan, quant à lui, fera de la répétition l’un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse à partir de 1954 (Lacan 1973), et tentera de la renouveler en insistant sur le fait que les actes de répétition ne répètent jamais à l’identique le trauma originel. Il lie la répétition non plus à l’inconscient en tant que savoir, mais à l’inconscient en tant que sujet dans son rapport au réel. Dans son article sur la répétition, revenant sur l’intervention de Lacan au congrès de Rome en 1953, Evelyne Hurtado affirme : « ce qui se répète et ne cesse pas de se répéter, c’est ce réel, qui revient toujours à la même place, qui entrave le discours homéostatique que l’on ne peut pas atteindre par la représentation » (Hurtado 53). En 1970, Lacan revient sur la question de la répétition pour la lier étroitement à la jouissance :
Ce qui nécessite la répétition, c’est ce qui s’inscrit d’une dialectique de la jouissance, et qui est proprement ce qui va contre la vie. La répétition n’est pas seulement fonction des cycles que comporte la vie, cycles du besoin et de la satisfaction, mais de quelque chose d’autre, d’un cycle qui emporte la disparition de cette vie comme telle, et qui est le retour à l’inanimé. (Lacan, 1969 : 89)
Mon hypothèse est que Salman Rushdie, en liant si étroitement les destins individuels aux destins collectifs, suggère à son tour la compulsion de répétition au niveau des États, des nations, des peuples. Pour Rushdie, les vagues de violence qui sont secoué le sous-continent indien depuis l’indépendance sont ainsi vues moins comme les conséquences de décisions politiques prises consciemment par les nouveaux dirigeants du pays divisé que comme des manifestations d’une sorte de sujet de l’inconscient collectif condamné à répéter le traumatisme de la partition subie de la part des autorités britanniques. Afin de mettre à l’épreuve cette hypothèse, je vais m’attacher aux personnages principaux du roman, puis à la manière dont ils agissent dans la narration et aux conséquences de leurs agissements.
Des couples en temps de guerre
Le roman Shalimar the Clown est construit autour de quatre personnages qui forment, dans un premier temps, deux couples. D’une part, celui de Max Ophuls et de Peggy Rhodes, d’autre part, celui de Shalimar le Clown et de Boonyi Kaul. Si la formation des deux couples est décalée dans le temps historique — Max et Peggy se rencontrent pendant la Deuxième Guerre mondiale, Shalimar et Boonyi pendant la guerre entre l’Inde et le Pakistan de 1971 —, néanmoins l’auteur commence son récit par la naissance de Boonyi et présente le Cachemire comme un endroit de mélanges, de frontières changeantes et de rencontres culturelles.
Le couple formé par Boonyi Kaul et Shalimar le clown est à l’image du Cachemire. Les deux enfants naissent au Cachemire au moment de sa partition qui suit celle de l’Inde, suite à l’invasion des kabailis4 venus du Pakistan : « An army of kabailis from Pakistan has crossed the border, looting, raping, burning, killing » (Rushdie 85). L’un musulman, l’autre hindou, les enfants grandissent sur fond de rivalité culinaire entre deux villages, Shirmal et Pachigam, mais également sur fond de terreur internationale. L’histoire d’amour entre les deux jeunes quatorze ans plus tard est posée par l’auteur comme contrepoint à la première guerre du Cachemire. Le mariage entre Boonyi Kaul et Shalimar Noman symbolise aussi bien pour l’auteur que pour les personnages l’union multiculturelle du Cachemire : « There is no Hindu-Muslim issue. Two Kashmiri — two Pachigami — youngsters wish to marry, that’s all. A love match is acceptable to both families and so a marriage there will be; both Hindu and Muslim customs will be observed » (Rushdie 110). Cependant le mariage est également le résultat de la convoitise de l’instituteur hindou, le pandit Gopinath Razdan, qui dénonce les deux jeunes dans l’espoir d’épouser Boonyi lui-même, et de la convoitise du militaire indien, le colonel Kachhwaha, installé dans la région depuis l’invasion des kabailis pour défendre les habitants du Cachemire et qui « éprouvait un grand amour pour la beauté du Cachemire, ou qui aimerait éprouver de l’amour […] si seulement son amour était réciproque » (« felt great love for beautiful Kashmir, or who wished to feel love […] if he were only loved in return », Rushdie 98. Je traduis). Le Cachemire est ainsi présenté par l’auteur comme l’objet du désir à la fois des érudits et des militaires. Il y a quelque chose dans le Cachemire, semble sous- entendre Rushdie, qui attire la convoitise, le désir de possession. Lui-même défenseur de cette partition de fait, le colonel Kachwaha voit d’un mauvais œil la volonté de rassemblement (et d’indépendance) affichée par les habitants de Pachigam :
The de facto line of partition existed and so had to be adhered to and the question of whether it should exist or not was not a question. There were Kashmiris on both sides who treated the line with contempt and walked across the mountains whenever they so chose. This contempt was an aspect of Kashmiri ingratitude because it did not recognize the difficulties faced by the soldiers at the line of partition, the hardships they endured in order to defend and maintain the line (Rushdie 97-98)
Ainsi, bien que les parents proches de Boonyi et de Shalimar voient le mariage des deux jeunes comme une manière de symboliser la réunion de la diversité culturelle inhérente à la région du Cachemire, plus on s’éloigne du cercle des proches, plus la volonté de division est soulignée, aussi bien dans la famille des jeunes que dans l’ensemble social d’une Inde en période de post-partition. Mais, en écho à l’entrevue entre le général De Gaulle et Max Ophuls plus loin dans le texte, entrevue au cours de laquelle De Gaulle refuse de compromettre la liberté de la France (Rushdie 170), Boonyi voit soudain son mariage avec Shalimar comme une prison dont elle devra, un jour, s’échapper. Ainsi, Rushdie met en parallèle des forces d’union représentées par les villageois de Shirmal et de Pachigam, et des forces d’opposition représentées par le colonel Kachhwaha pour l’Inde et le mollah de fer pour le Pakistan, les deux forces étant opposées à la volonté individuelle de liberté représentée par Boonyi.
Les couples et le territoire
Max Ophuls et Peggy Rhodes (l’autre couple du roman) bénéficient également d’une construction que le lecteur identifie rapidement comme étant représentative d’une réalité historique et géopolitique. Suivant une même logique narrative, Max Ophuls est présenté par l’auteur comme ayant grandi à Strasbourg, en France, dans une famille de juifs ashkénazes riches et cultivés. Très vite, le narrateur insiste sur le parallèle entre l’Alsace et l’Inde en raison de la convoitise dont la région alsacienne fut l’objet tout au long de l’Histoire :
When he was appointed by Lyndon Johnson to succeed John Kenneth Galbraith as ambassador for India nearly two years after the Kennedy assassination, Max Ophuls went so far as to say […] that it was because he came from Alsace that he hoped he might be able to understand India a little, since the part of the world where he was raised had also been defined and redefined for many centuries by shifting frontiers, upheavals and dislocations, flights and returns, conquests and reconquests, the Roman Empire followed by the Alemanni, the Alemanni by Attila’s Huns, the Huns by the Alemanni again, the Alemanni by the Franks. Even before the year acquired four digits Strasbourg had belonged first to Lotharingia and then to Germania, had been smashed up by nameless Hungarians and reconstructed by Saxons called Otto. Reformation and revolution were in its citizens’ blood which counter-reformation and reaction spilled in its charming streets. After the Thirty Years War weakened the German Empire, the French made their move. The Frenchification of Alsace, which Louis xiv began, led in turn to de-Frenchification in 1871, after the Prussians starved and burned the city through the brutal winter of 1870. So there was Germanification, but less than forty years later there was de-Germanizing too. And then came Hitler, and Gauleiter Robert Wagner, and history stopped being theoretical and musty and became personal and malodorous instead. New place-names became a part of Strasbourg’s story and the story of his family as well: Schirmeck, Struthof. The concentration camp, the extermination camp. (Rushdie 138)
C’est sur fond de Seconde Guerre mondiale que le juif français Max Ophuls rencontre l’Anglaise Peggy Rhodes, connue sous le nom de guerre « Rat Gris ». Les parents de Max ont été arrêtés et déportés, lui-même a échappé de justesse aux Nazis, est devenu agent double, et doit à présent fuir la France. Peggy est une résistante connue pour son courage et ses nombreux exploits face aux Nazis. La rencontre est décrite par l’auteur comme une rencontre de combattants, mais également comme le dépassement du refus de De Gaulle de se joindre aux Anglais et aux Américains pour construire une nouvelle Europe. Peggy Rhodes est une piètre amante et ne pourra jamais avoir d’enfants, mais Max l’épouse peu avant la fin de la guerre et l’emmène commencer une nouvelle vie aux États-Unis, au lendemain de la libération. L’infidélité de Max à l’égard de sa femme est également décrite en termes de combat : « The women’s names twisted in her like knives, their street addresses, apartment numbers, zip codes and phone number burned holes in her memory like little phosphorous bombs » (Rushdie 176). Malgré leur régularité, cependant, les infidélités de Max ne remettent pas en question le couple de combattants tant qu’il n’est pas question d’enfant, et le combat que livrera Peggy pour le contrôle de l’enfant de Max témoigne également d’une compulsion de répétition de la part de l’ancienne agente infiltrée.
À partir de là, la rencontre entre Boonyi Kaul Noman et Max Ophuls arrive comme un élément catalytique dans un système fragile qui ne tient que parce que les forces d’opposition sont égales aux forces d’union. Comme le formule Salman Rushdie :
When the thunderbolt hit Pachigam, it wasn’t Hindu-Muslim trouble that brewed up the storm. The problem wasn’t caused by the creeping madness of Tortoise Colonel or the latent danger of the iron mullah or the blindness of India or the accidentals sweeps or the crescent shadow of Pakistan. (Rushdie 131-132)
C’est la volonté de liberté exprimée par Boonyi face au désir individuel de Max Ophuls qui fera voler en éclats l’équilibre précaire de la région, l’exposant à la compulsion de répétition collective d’une société encore prise dans la terreur de la partition.
Au moment de l’arrivée de Max Ophuls au Cachemire, le parallèle entre l’Alsace et le Cachemire refait surface dans les pensées d’Ophuls :
The history of his hometown, and the whiplash movements of the Franco- German frontier across its people’s lives. He had come a long way but perhaps not so very far. Could any two places have been more different, he asked himself; could any two places have been more the same? Human nature, the great constant, surely persisted in spite of all surface differences. One snaking frontier had made him what he was, he found himself thinking. Had he come here, to another such unstable twilight zone, in order to be unmade? (Rushdie 179-180).
De même, dès leur première vraie rencontre, la relation entre Boonyi et Max est décrite en termes d’un « contrat » à l’image de celui qui régit les relations entre des états.
Just as mutual self-interest was the only real guarantee of a durable accord between nations, so Boonyi’s perception that this liaison was her best chance of furthering her own purposes constituted a reliable guarantee of her future seriousness and discretion. (Rushdie 192)
Et puisque les personnages sont pris dans une relation d’états, ils comprennent à quel point il serait périlleux que leur contrat soit teinté d’affect. Max se met lui-même en garde contre le danger de tomber amoureux de Boonyi : « ‘Don’t do this’, he warned himself. ‘To fall in love would break the treaty—nothing can come of it but trouble’ » (Rushdie 193). Dans le fragile équilibre d’états qui se remettent à peine de la terreur, rien, semble dire Salman Rushdie, ne doit mettre en péril le contrat, et cependant une autre force est en jeu, plus forte peut-être que le désir de paix qui suit la terreur, celle de la compulsion de répétition qui la fera revenir. Boonyi, ne parvenant pas à accepter sa propre trahison entraîne l’ambassadeur dans une position extrême de défense du Cachemire. Face à la position de l’ambassadeur, son assistant décide d’intervenir pour faire cesser l’influence de Boonyi. Sentant son influence fléchir, Boonyi déjoue la stratégie de l’assistant et conçoit un enfant avec l’ambassadeur. Peggy Rhodes, en apprenant l’existence de l’enfant l’enlève à sa mère, l’adopte comme sienne, et quitte Max. Boonyi, renvoyée dans son village est répudiée. Shalimar promet de la laisser en vie tant que son père et celle de sa femme seront vivants. Avec le renvoie de l’ambassadeur des États-Unis, le sort du Cachemire est de nouveau remis entre les mains de l’état indien, attirant une fois encore la convoitise du Pakistan.
Les couples et la trahison
Tout comme Boonyi déchire en petits morceaux les lettres que lui envoie son mari cocu, les puissants divisent en petits morceaux des territoires sur lesquels des gens vivent depuis des siècles. La trahison de Boonyi provoque une division de plus : le départ de Shalimar Noman pour le Pakistan où il rejoint le front de libération du Cachemire, lui-même division du front de libération de l’Afghanistan, écho de la division entre Est et Ouest, entre États-Unis et Union Soviétique, et qui se répète en autant de subdivisions plus ou moins belliqueuses de la religion musulmane. Une fois que l’on refuse aux peuples une identité de territoire, semble dire Rushdie, la seule identité qui reste est de nature religieuse. L’invasion, la soumission, le découpage territoriaux sont autant de politiques de terreur qui aboutissent à une répétition de la terreur à un autre niveau avec la création de groupes politiques comme le Lashkar-e-Pak ou « Armée des Purs » qui, inévitablement, imposent leur point de vue au Cachemire dans des villages comme celui de Hast dans la région de Jammu et Kashmir Rajouri :
LeP posters had appeared in the village ordering all Muslim women to don the burqa and adhere to the dress and behavioural principles laid down by the Taliban in Afghanistan. Kashmiri women were mostly unaccustomed to the veil and ignored the posters. On the night in question, the LeP group took reprisals. They entered the home of Mohammed Sadiq and killed his twenty-year-old daughter, Nosen Kausar. In the home of Kalid Ahmed they beheaded twenty-two-year-old Tahira Parveen. In the home of Mohammed Rafiq they killed young Shehnaaz Akhtar. And they beheaded forty-three- year-old Jan Begam in her own home (Rushdie 277).
Le regroupement autour de la religion musulmane provoque également une rupture entre musulmans et hindous dans les villages cachemires où précédemment les deux groupes vivaient côte à côte. Les villages de Shirmal et de Pachigam, montrés au début du roman comme unis autour de l’identité cachemire, suivent inévitablement le même processus séparatiste, Salman Rushdie axant cette fois la division autour de l’unique poste de télévision des villages de Shirmal et Pachigam, poste acheté par Hasina Yambarzal autour duquel s’amassaient hommes et femmes, musulmans et hindous réunis. Le Lashkar-e-Pak ou Armée des Pures interdit qu’hommes et femmes regardent le poste ensemble et refuse que des hindous siègent aux côtés des musulmans. L’exemple anecdotique du poste de télévision illustre concrètement la manière dont la division va finalement détruire les deux villages Shirmal et Pachigam créés par Rushdie pour incarner la tragédie du Cachemire. La responsabilité des actes de violence n’est jamais clairement désignée. Quand la tente autour de la télévision de Shirmal brûle, entraînant l’explosion du poste, c’est le discours et non les preuves qui désignent comme responsable l’un des habitants de Pachigam, justifiant par avance l’intervention du Lashkar-e-Pak pour tuer l’habitant en question. Comme l’explique très clairement Rushdie : « The insurgency was pathetic. It fought against itself. Half of it was fighting for that old fairy tale, Kashmir for the Kashmiris, while the other half wanted Pakistan, and to be a part of the Islamist terror international » (Rushdie 291). Face aux révolutionnaires divisés, la réponse de l’armée indienne en la personne du colonel devenu général Kachhwaha, éconduit par Boonyi, sera d’ajouter à la violence existante, propageant ainsi les ondes de choc provoquées par les interventions terroristes. Alors soudain, les villages et les personnes ne sont plus nommés dans la narration mais désignés par des lettres : X, Y, Z, pour les lieux géographiques, A, B, C, D, E, F, G, H, I pour les habitants des villes et villages arrêtés, torturés et exécutés au nom de la réponse au terrorisme. Ainsi, lorsque le village de Pachigam est détruit, le paragraphe décrivant sa destruction reflète formellement la situation politique et l’impossibilité de clairement désigner la responsabilité de l’acte grâce à une suite d’énoncés interrogatifs laissés sans réponse :
Who lit that fire? Who burned that orchard? Who shot those brothers who laughed their whole lives long? Who killed the sarpanch? Who broke his hands? Who broke his arms? Who broke his ancient neck? Who shackled those men? Who made those men disappear? Who shot those boys? Who shot those girls? Who smashed that house? Who smashed that house? […] Who raped that lazy-eyed woman? Who raped that grey-haired lazy-eyed woman as she screamed about snake vengeance? Who raped that woman again? Who raped that woman again? Who raped that woman again? Who raped that dead woman? Who raped that dead woman again? (Rushdie 308)
Toutefois, s’il ne désigne aucun responsable, l’auteur permet l’identification des victimes : les parents de Shalimar, le sarpanch et la femme à l’œil paresseux. Plus tard, l’individu responsable de leur mort sera identifié : le général Kachhwaha à la tête d’une partie de l’armée indienne. À son tour, Kachwaha mourra, non par la violence des hommes mais par celle à laquelle a recours la mère de Shalimar Noman, Firdaus, à savoir la violence de la magie des serpents : « … when General Kachhwaha’s body was discovered it looked like it had been attacked by a swarm of hornets, so many and vicious were the (snake) bites » (Rushdie 317). En réponse à la destruction de Pachigam, les forces du mollah de fer arrivent à Shirmal pour défendre le village jumeau, et arrive avec elles Shalimar le clown.
Dès lors, en parallèle à la destruction du village par l’armée indienne, l’auteur met en scène la destruction de Boonyi par son mari, puis celle de Max par le même Shalimar au moment où il reconnaît en India Ophuls la fille de sa femme. L’onde de choc sous forme de répétition de l’acte jamais identique et pourtant bien répétitif ne cesse de se propager. Ayant tué sa femme infidèle et son amant, Shalimar est pris dans la compulsion de répétition, sa seule jouissance étant la reproduction de la destruction qui l’amène à vouloir tuer India (Kashmira) Ophuls. De nouveau, si la responsabilité collective d’actes individuels est difficile à démontrer, c’est par le jeu de l’onomastique que la compulsion de répétition collective (qui échappe aux individus), est montrée. Le terrorisme musulman, en répétant la violence et la division initiées par la colonisation et le départ des Britanniques, est désigné comme responsable des bouleversements affectant la région du Cachemire. En situant la date de naissance des deux protagonistes Boonyi et Shalimar en 1947, année de la partition de l’Inde, Rushdie affirme clairement que ses personnages sont représentatifs de la région. C’est l’extrémisme musulman qui transforme Shalimar en machine à tuer et le conduit à importer sa destruction sur le sol américain — si le parallèle demeure non explicité entre l’assassinat de Max Ophuls et les attentats du 11 septembre 2011, il est néanmoins rappelé que cet assassinat est un acte de guerre —, et l’allocution de Max concernant la destruction du paradis qu’était le Cachemire précède de peu sa mise à mort par le Cachemiri Shalimar. Aussi bien Max que Shalimar sont envisagés par l’auteur comme des individus incarnant la compulsion de répétition de la violence collective dont ils sont également victimes. Victime de la « partition » nazie, Max brisera le couple Shalimar/Boonyi, victime de la « partition » coloniale, Shalimar détruira la femme qu’il aime, se placera du côté de ceux qui détruiront son village, ses parents, ses frères. Dans ce roman complexe et dense, l’écrivain creuse les raisons derrière la violence des hommes, remontant dans l’histoire afin de prendre la distance que prône Slavoj Žižek dans cet extrait de Violence (2006) :
Nous devons apprendre à faire un pas en arrière, à nous désengager de l’attrait fascinant de cette violence directement visible et subjective, une violence commise par un agent clairement identifiable. Nous devons percevoir les contours du contexte qui génère de telles explosions. Un pas en arrière nous permet d’identifier une violence qui soutient nos efforts mêmes de combattre la violence et de promouvoir la tolérance (Žižek 1. Je traduis)
Ce « pas en arrière », c’est justement ce que met en scène Salman Rushdie. Un pas en arrière à la fois littéraire, par le biais des personnages, et historique, et que l’on pourrait mettre en parallèle avec le terme « post-colonial » dans son sens littéral, c’est-à-dire ce moment où le sujet de la colonisation sort enfin de la compulsion de répétition pour se situer du côté de la pulsion de vie.
Notes
- 1Dans sa plaquette Généralités sur les explosifs, le CPADD (Centre de Perfectionnement aux Actions post-conflictuelles de Déminage et de Dépollution) définit l’onde de choc comme « effet de choc, brisance » (<www.cpadd.org/IMG/pdf/200._Generalites_sur_les_explosifs.pdf> consulté le 18 mai 2012). Nous nous servons métaphoriquement de cette définition afin de mettre en avant le caractère de « brisance » que la guerre provoque envers les états-nations engagés dans le conflit : rupture d’autonomies, nations divisées, frontières déplacées, etc.
- 2« L’analysé ne se remémore absolument rien de ce qui est oublié et refoulé, mais il l’agit. Il ne le reproduit pas sous forme de souvenir mais sous forme d’acte, il le répète, naturellement sans savoir qu’il le répète » (Freud 16).
- 3« Nous imitons le désir de l’autre, aussitôt il se met à imiter le nôtre… En imitant le désir de mon modèle, je l’encourage à imiter le mien et vice-versa. L’imitateur devient le modèle de son propre modèle et l’imitateur de son propre imitateur » (Girard 103).
- 4Littéralement « hommes des tribus », ce terme se réfère aux Mehsuds et aux Afridis de la province de la Frontière-du-Nord-Ouest du Pakistan appelée aujourd’hui Khyber Pakhtunkhwa. Cette invasion a eu lieu historiquement en 1947, faisant coïncider ainsi la naissance de Boonyi et de Shalimar avec un moment historique essentiel à la fois pour l’Inde et pour le Cachemire, la première partition.
Bibliographie
- Arendt, Hannah. Les Origines du totalitarisme. 1951. Les Origines du totalitarisme, suivi de Eichmann à Jérusalem. Ed. P. Bouretz. Paris : Quarto/Gallimard, 2002.
- Centre de Perfectionnement aux Actions post-conflictuelles de Déminage et de Dépollution (CPADD). « Généralités sur les explosifs ». 18 mai 2012. Consulté le 9 septembre 2015. <www.cpadd.org/IMG/pdf/200._Generalites_sur_les_explosifs.pdf>
- Freud, Sigmund. « Remémoration, répétition et perlaboration ». 1914. Libres cahiers pour la psychanalyse 9 (2004) : 13-22. <http://www.cairn.info/revue-libres-cahiers-pour-la-psychanalyse-2004-1-page-13.htm>
- Girard, René. « Les dix commandements : les interdits et le dévoilement du désir mimétique ». Eds Marie-Louise Martinez et al. Violence et éducation. Paris : L’Harmattan, 1999. 99-119.
- Hurtado, Evelyne. « La Répétition de Freud à Lacan : ‘Répéter, destin du sujet de voie du désir’ ». Mensuel 44 (2009) : 49-57.
- Lacan, Jacques. Les Quatre Concepts de la Psychanalyse. Séminaire XI. Paris : Seuil, 1973.
- Lacan, Jacques. La troisième. Intervention au Congrès de Rome 1974. Lettres de l’École freudienne, n°16, 1975 : 177-203.
- Lacan, Jacques. L’Envers de la psychanalyse. Séminaire XVII. Paris : Seuil, 1991.
- Rushdie, Salman. Shalimar the Clown. 2005. New York : Random House, 2006.
- Žižek, Slavoj, Violence. London : People Books Ltd., 2008.
About the author(s)
Biographie : Stéphanie Benson est Maître de Conférence en anglais à l’Université Bordeaux Montaigne. Sa thèse explorait les liens entre la langue d’écriture des écrivains multilingues (dont Salman Rushdie) et la colonisation puis décolonisation britannique.
Biography: Stephanie Benson is a Senior Lecturer in English at the Université Bordeaux Montaigne. She wrote her doctorate thesis on the links between the written language of multilingual authors (including Salman Rushdie) and British colonization and decolonization.
