Héritage et authenticité

Héritage et authenticité

En avril 2019, l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris provoque un émoi spectaculaire, au-delà des frontières nationales, des allégeances politiques ou religieuses. Ce bouleversement face à la destruction partielle d’un monument du patrimoine mondial relève de ce que l’anthropologue Daniel Fabre nomme une « émotion patrimoniale ». Entre tristesse, colère et sentiment de perte, comment comprendre l’intensité de ces émotions, à la fois collectives et intimes ?

Pour Nathalie Heinich, la fabrique du patrimoine passe par la reconnaissance de valeurs d’universalité et de pérennité : un objet de patrimoine doit être estimé par l’ensemble d’une communauté (à l’échelle locale, nationale ou internationale), mais aussi apparaître comme un support de mémoire, une trace du passé que l’on souhaite transmettre aux générations futures. L’universalité et la pérennité sont alors ce que Heinich nomme des « amplificateurs de valeur », comme elle l’explique dans un entretien avec Nicolas Delalande :

Les valeurs ainsi amplifiées sont principalement, pour le patrimoine, l’authenticité, la beauté (dont fait partie la monumentalité) et la significativité. […] L’authenticité […] est une valeur fondamentale car commune à tous les maillons de la chaîne patrimoniale, en tant qu’elle établit la continuité du lien entre l’état actuel et l’état d’origine – une continuité soumise, bien sûr, à toutes sortes d’aléas, que discutent avec passion les spécialistes, comme nous l’ont notamment rappelé ces derniers jours les évocations de Viollet-le-Duc et de ses choix de restauration au XIXe siècle. (s.p.)

Dans le domaine de l’architecture et du patrimoine, l’authenticité soulève en effet la question de la conformité à un état de construction originel et entraîne des débats concernant la restauration, la conservation et la marge de liberté autorisée par ces processus. Au XIXe siècle en France, alors que la Monarchie de Juillet cherche à valoriser et restaurer des monuments symboliques de l’Ancien Régime, l’architecte Viollet-le-Duc intervient sur ces édifices et développe sa théorie de la restauration dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XI au XVI siècle : « Restaurer un édifice, ce n’est pas l’en­tretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné » (14). Selon lui, la restauration doit rétablir le monument sous sa forme d’origine, perçue comme idéale, en supprimant les ajouts postérieurs. La restauration est dès lors prise dans une tension entre le désir de restitution de l’édifice originel et l’acceptation des états successifs d’un monument.

Peu importe la forme de la restauration, la « fonction patrimoniale1 » (Heinich) implique toujours une conception de l’objet ou de l’édifice comme un héritage à transmettre. Le patrimoine trahirait donc une préoccupation pour les générations futures, dans un régime temporel qu’on qualifie plus volontiers de « présentiste », d’après le terme de François Hartog, qui désigne ainsi la prévalence du point de vue du présent dans notre régime d’historicité. C’est ce qui fait dire à Marcel Gauchet que le « patrimoine est en réalité une notion futuriste » (418), qui cherche à transmettre le plus possible d’objets de patrimoine à des générations dont on ne sait pas ce qu’elles aimeraient conserver.

Dès les années 70 émerge en Occident un phénomène d’intérêt accru pour le patrimoine, incarné notamment par la Convention pour la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel adoptée par l’UNESCO en 1972. Cette « inflation patrimoniale » (Heinich 15), appelée « heritage boom » par Rodney Harrisson (68), correspond à un élargissement de la notion de patrimoine, qui embrasse désormais non seulement des monuments religieux et aristocratiques mais aussi un patrimoine urbain, populaire, rural et naturel, jusqu’au patrimoine immatériel, dont les contours sont définis dans la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2003. À la manière dont les collections mentales se nourrissent de la multiplication des images d’art dans Le Musée Imaginaire de Malraux, le patrimoine comprend toujours plus d’objets, sans critère excluant ou définitif.

L’émergence des critical heritage studies, ou études critiques du patrimoine, se penchent sur l’ampleur du phénomène, en s’intéressant notamment au processus de patrimonialisation et aux problèmes politiques qui en découlent. En effet, une tension surgit du contraste entre l’idéal de patrimoine « universel », mis en avant par l’UNESCO, et la réalité des cultures minoritaires souvent menacées. Comme le rappelle Harrison, la fabrique du patrimoine, sa mise en scène et sa gestion, sont pétris de dynamiques de domination : « heritage has almost always tended to be used in contexts of unequal relations of power, to isolate and exclude particular individuals and social groups » (Harrison 229-30).

En plus de la diversification des objets de patrimoine, on constate surtout l’essor spectaculaire de l’intérêt collectif pour cet héritage culturel et historique. Au cœur de cette « vague patrimoniale » se loge le désir d’authenticité, comme le décrit Gilles Lipovetsky dans Le Sacre de l’authenticité (2021) :

Depuis le dernier quart du siècle précédent, une vague de forte ampleur déferle sur nos sociétés : la vague du patrimoine. Goût des « racines » et des lieux de mémoire, amour des « vieilles pierres » et de la « chine », succès des musées, intérêt grandissant pour le patrimoine culturel sous toutes ses formes, démultiplication des associations de défense du patrimoine et des paysages, restauration des quartiers anciens : le culte de l’ancien a acquis une surface sociale sans précédent. La ferveur que sécrète le patrimoine exemplifie de manière frappante la soif d’authenticité typique de la modernité avancée : symbole d’identité, il est devenu l’un des grands continents porteurs de la valeur d’authenticité. (Lipovetsky 251)

Lipovetsky analyse les nouvelles pratiques sociales qui traduisent l’obsession pour la valeur d’authenticité dans nos sociétés modernes. Parmi celles-ci, le renouveau de l’intérêt pour le patrimoine ou bien la volonté de voyager authentiquement occupent une place de premier rang. Cette « vague patrimoniale » entraîne une refonte du concept d’objet authentique : il n’est plus uniquement ce dont on peut certifier l’authenticité à la manière d’une œuvre d’art reconnue par des experts ; ce n’est pas non plus un objet qui s’opposerait aux artefacts industriels standardisés. L’objet authentique, nous dit Lipovestky, « est aussi ce qui est ancien, porteur de mémoire et d’identité collective. […] Est qualifié d’authentique ce qui fait exister le passé dans le présent, recrée de la mémoire en s’inscrivant dans une tradition » (250). La valeur d’authenticité se rapproche donc progressivement d’une référence à une tradition, à un passé plus « vrai » que le présent.

Cette quête d’authenticité culturelle, dépositaire d’un héritage traditionnel, peut être interprétée comme une recherche de sens, d’identité et d’ancrage dans un monde moderne aliénant. Cependant, Lipovetsky attire notre attention sur le fait que le désir du « retour aux sources » n’est pas forcément motivé par la nostalgie : celle-ci n’explique pas notre attachement à des périodes aussi lointaines que l’Empire Romain — ou le Moyen-Âge, dans le cas de Notre-Dame. De plus, cette quête n’est pas nécessairement motivée par l’abandon d’un idéal de progrès, d’une confiance en l’avenir. Pour Lipovetsky, c’est plutôt la culture hédoniste de l’authenticité individuelle qui explique cet intérêt :

C’est moins l’expérience du manque de singularité, d’identité collective et personnelle qui est à l’origine de la diffusion du goût pour l’ancien que la diffusion de la culture hédoniste et l’ethos de l’authenticité individuelle promus par l’économie consumériste. Ce n’est pas le sentiment de perte de singularité individuelle et d’identité qui alimente les désirs d’authenticité, mais la culture artiste du capitalisme consumériste et son modèle esthétique de l’existence célébrant les satisfactions sensibles et le mieux-être expérientiel. (Lipovetsky 259)

La quête d’expériences patrimoniales serait donc en grande partie à comprendre comme une recherche de plaisirs esthétiques individuels, dans nos sociétés obnubilées par l’épanouissement personnel. Il souligne également que même au sein du système capitaliste consumériste, la fréquentation du patrimoine peut engendrer des émotions véritables, un attachement émotionnel authentique. Ainsi, le sentiment de perte tragique face à l’incendie de Notre-Dame est véritablement vécu comme tel, il ne s’agit pas forcément d’un sentiment feint ou inauthentique. Cependant, poursuit-il, « si intenses soient-elles, ces émotions ne doivent pas cacher le fait que se déploie, en dehors de ces circonstances exceptionnelles, un rapport parfaitement consumériste au patrimoine » (262).

La mise en scène du patrimoine et des traditions n’est pas propre au XXIe siècle, comme le démontrent les éditeurs de The Invention of Tradition, Eric Hobsbwam et Terence Ranger : « Traditions which appear or claim to be old are often quite recent in origin and sometimes invented » (Hobsbawn 1). L’invention d’une continuité historique sert notamment à asseoir la légitimité de mouvements politiques inédits, à l’instar des nationalismes européens du XIXe siècle. Cependant, le phénomène d’artificialisation de l’héritage s’est particulièrement accéléré depuis les années 60, dans un monde « hyperréel » (Baudrillard 10) où le simulacre a remplacé le réel, pour les penseurs postmodernes. C’est peut-être dans les nouvelles pratiques du tourisme que se dévoile le mieux cette tension entre réel et simulacre : les touristes en quête d’authenticité ne rencontrent la plupart du temps que simulacres ou stéréotypes exotiques : « Alors même que l’industrie du voyage affiche les paradis des lieux authentiques, elle ne cesse d’offrir des décors, des simulacres, du spectacle en vue de l’évasion du public. Sous les hymnes à l’authenticité, c’est le règne du faux, du pastiche, du simili qui triomphe » (Lipovestky 229).

En particulier, l’essor du tourisme patrimonial, heritage tourism, souhaite répondre à l’envie grandissante d’un contact authentique avec le patrimoine, qu’il soit matériel ou immatériel, en offrant souvent une représentation artificielle, qui se rapproche parfois de ce que Sylvie Brunel nomme la « disneylandisation » du tourisme. Pour citer une dernière fois Lipovestky, « L’ironie de l’époque est que plus nous sommes soucieux d’authenticité et plus le patrimoine est l’objet d’un travail d’hyperthéâtralisation » (265).

Au-delà des problématiques liées au patrimoine, les notions d’héritage et d’authenticité sont travaillées par de multiples disciplines : littérature, histoire de l’art, architecture, muséographie. Les contributions de ce numéro s’attachent à explorer ces questionnements de manière transdisciplinaire, principalement dans le domaine anglophone. En premier lieu, les articles abordent le couple de concepts à travers le prisme de la littérature. Emlyn David s’intéresse au roman The Three Perils of Man (1822) de James Hogg : elle étudie la manière dont l’auteur participe à l’invention d’un héritage culturel proprement écossais à travers l’utilisation d’épigraphes avant chaque chapitre. En comparant ces épigraphes à ceux de Walter Scott, David souligne la spécificité du positionnement de Hogg, qui se présente comme le gardien d’un héritage folklorique écossais qu’il participe à créer. L’inauthenticité de certains épigraphes, inventées de toutes pièces par Hogg, construit l’image d’un auteur insaisissable en même temps qu’elle contribue à la construction d’une tradition culturelle nationale. Emma Harlet s’intéresse elle aussi à la manière dont l’écriture façonne l’authenticité. Dans son article « Capturing Authenticity Through “Frenchness” in Three Short Stories by Alice Dunbar-Nelson and Grace E. King », Harlet étudie comment les deux autrices états-uniennes de la fin du XIXe siècle cherchent à représenter de manière authentique la francité (Frenchness) propre à la Louisiane. Harlet analyse les outils littéraires employés par Dunbar-Nelson et King (notamment l’utilisation de mots en français) et s’interroge sur les motivations de cette représentation d’une francité construite comme authentique.

Martina Balassone fait progresser la réflexion jusqu’à la littérature contemporaine avec son étude du roman The Hakawati (2008), de l’auteur libano-américain Rabih Alameddine. Dans son article « Embracing (In)Authenticity: Preserving Heritage through the Reinvention of Tradition in Rabih Alameddine’s The Hakawati », Balassone montre comment l’auteur déconstruit la notion d’authenticité issue de l’orientalisme occidental, en proposant une vision ouverte, en perpétuelle réinvention, des traditions culturelles et littéraires. Dans le roman, le personnage de conteur, loin des stéréotypes exotisants, réinvente constamment les récits collectifs et individuels, offrant ainsi à sa communauté un ancrage non figé dans son héritage.

Anaïs Makhzoum nous permet de rentrer dans l’espace muséal avec son article intitulé « Les patrimoines africains et caribéens au Commonwealth Institute de Londres : entre mise en scène et quête de (re)présentation “authentique” (années 1980) ». À travers l’étude précise des expositions et des intentions du Commonwealth Institute dans les années 80, Makhzoum interroge la possibilité même de proposer une représentation authentique des cultures et héritages des états membres par une institution culturelle héritée d’un système politique fondé sur l’exclusion. Vincent Rauel se penche lui-aussi sur un territoire anciennement colonisé dans son article « Réactiver les savoir-faire vernaculaires réunionnais : une aventure créative expérimentale collective ». Rauel met en lumière la disparition progressive des savoir-faire architecturaux vernaculaires sur ce territoire. À l’appui de deux entretiens menés avec un directeur de musée et un architecte, il souligne les tensions qui existent entre préservation et modernisation du patrimoine insulaire. L’analyse de ces échanges s’articule avec le projet de recherche-création de l’auteur, qui vise à réactiver ces savoir-faire via la construction d’un atelier mobile. Rauel rend compte de l’expérience collective de conception et de fabrication de cet atelier, à l’aide de méthodes et de matériaux locaux.

Les deux derniers articles abordent les notions d’héritage et d’authenticité dans le champ des études autochtones. Dans son article « “Our Concern is With the Real”: Authenticity in Countercultural Appropriations of Native American Heritages during the Long Sixties », Tiphaine Calcoen revient sur la façon dont la contre-culture américaine des années soixante et soixante-dix s’est appropriée des éléments des cultures autochtones américaines à des fins de contestation du consumérisme, de l’impérialisme et des injustices sociales et raciales véhiculées par la culture dominante de la période. Cette contre-culture, nourrie de préjugés primitivistes, construit alors une version fictive de l’authenticité des peuples amérindiens. Ces derniers se retrouvent enfermés dans une « prison conceptuelle » qui exige qu’ils se conforment à une définition de l’authenticité forgée par les institutions des États-Unis et la culture des blancs américains. Face aux préjugés essentialistes, les peuples autochtones revendiquent la réalité de leurs pratiques et leur aspect vivant, évolutif et contemporain. Farah Ben Ramdane, dans son article « Indigenous Heritages and Authentic Practices: Reclaiming Objibwe Practices as a Form of Resistance », insiste elle aussi sur l’importance des pratiques vivantes dans la résistance culturelle des peuples autochtones. L’article prend pour cas d’étude l’opposition des Ojibwe au projet de minage de l’entreprise Gogebic Taconite dans les collines Penokee, dans le Wisconsin. Ben Ramdane explique que la pêche sur le lac Wisconsin et la culture du riz sauvage sur ses rives sont à la fois des éléments de l’histoire mythique des Ojibwe et l’expression de leur souveraineté, en vertu des arrêts de la Cour Suprême et des traités signés avec l’État fédéral. Revendiquer un héritage traditionnel mais vivant, fait de récits et de pratiques (qui plus est inscrites dans le droit américain en tant que prérogatives de la nation Objibwe sur ses terres), devient alors une stratégie de résistance et une alternative à l’exploitation industrielle des ressources environnementales.

Notes

  • 1Heinich préfère parler de « fonction patrimoniale » que de patrimoine, afin de souligner les opérations qui transforment un objet quelconque en objet de patrimoine : « ce n’est pas l’objet qui fait le patrimoine, c’est la fonction patrimoniale qui fait d’un objet quelconque un bien patrimonial » (258).

Bibliographie

  • Baudrillard, Jean. Simulacres et simulation, Galilée, 1981.
  • Brunel, Sylvie. La planète disneylandisée. Pour un tourisme responsable, Édition Sciences humaines, 2012.
  • Delalande, Nicolas. « Notre-Dame, une émotion patrimoniale. Entretien avec Nathalie Heinich », La Vie des idées, 19 avril 2019. URL : https://laviedesidees.fr/Notre-Dame-une-emotion-patrimoniale
  • Fabre, Daniel, éditeur. Émotions patrimoniales. Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Ministère de la culture, 2013.
  • Gauchet, Marcel. Le nouveau monde, Gallimard, 2017.
  • Harrison, Rodney. Heritage: Critical Approaches, Routledge, 2013.
  • Hartog, François. Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Le Seuil, 2003.
  • Heinich, Nathalie. La fabrique du patrimoine, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2009.
  • Hobsbawm, Eric et Terence Ranger, éditeurs. The Invention of Tradition, Cambridge University Press, 1983.
  • Lipovetsky, Gilles. Le sacre de l’authenticité, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 2021.
  • Malraux, André. Le Musée Imaginaire (1947), Gallimard, 1996.
  • Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l’architecture du XIe siècle au XVIe siècle, Tome 8, Paris, Morel, 1869.