Les Natchez. Une histoire coloniale de la violence. De Gilles Havard.
Tallandier, 2024. 603 pages. ISBN-13 : 979-1021060739
En 1729, dans la vallée du Mississippi, un événement violent met un terme aux relations paisibles et relativement intégrées que les Français entretenaient avec les Natchez depuis la toute fin du siècle précédent. En quelques heures, 237 colons français, dont 36 femmes et 56 enfants, d’un poste colonial situé à 300 km au nord de la Nouvelle Orléans, tombaient sous les coups des Natchez, un peuple autochtone de la Nouvelle France que Chateaubriand a sorti de l’oubli au début du XIXe siècle. Nous écrivons « tombaient sous les coups », de façon très neutre et factuelle, car Gilles Havard, l’auteur des Natchez. Une histoire coloniale de la violence, nous explique justement que l’on peut difficilement qualifier avec assurance cet épisode de violence. Si on le dit « révolte », comme certains l’ont fait, c’en est une qu’on a du mal à comprendre à l’aune des relations entretenues par les deux groupes jusque-là, des relations certes non dépourvues de conflits sporadiques, mais vite apaisées, à tel point qu’une révolte serait surprenante. Était-ce donc un massacre gratuit ? Un sacrifice ritualisé ? En tous cas, l’auteur l’écrit clairement, « la thèse de l’oppression coloniale, et donc de la résistance ou de la vengeance indigènes, ne permet pas d’appréhender l’épisode natchez dans toute son épaisseur culturelle » (31). L’historien convoque donc maintes sources anthropologiques qui aident à appréhender, sinon à comprendre complètement, cette violence dans une épaisseur culturelle natchez qui pourrait expliquer que les colons étaient peut-être des « morts d’accompagnement » (110), c’est-à-dire des morts qui accompagnent un défunt prestigieux décédé l’année précédant le « massacre ». Sans tirer de conclusion définitive, Havard explore « les formes proprement culturelles de l’exercice de la violence » (31) – jusque dans les détails ethnographiques qui donnent à comprendre des actes précis tels que l’exposition méthodique de têtes décapitées ou l’éventrement de femmes enceintes – qui pourraient expliquer « l’énigme » que représente cet événement historique. « L’énigme », c’est le titre qu’Havard donne à son introduction. L’enquête qu’il mène pour la résoudre fait de cet ouvrage une histoire des Natchez totalement originale et fascinante.
Quoi qu’il en soit, l’incident fut suivi de terribles représailles. Les Français livrèrent une guère à leurs anciens alliés pendant la décennie suivante, résultant en l’éparpillement des Natchez en une diaspora, dont Havard raconte l’histoire jusqu’au début du XXIe siècle. En effet, si l’événement de 1729 inaugure pour les Natchez « une période tragique, marquée par une série de défaites, d’exils, de renoncements, mais aussi par la résilience – et ce jusqu’à nos jours » (237), il convient, et c’est ce que propose Havard, d’explorer « sur le long terme la singularité de ce peuple confronté aux fureurs de l’histoire mais qui, contrairement à une croyance tenance, n’a pas été détruit » (237). Après la guerre coloniale menée par Le Moyne de Bienville, gouverneur de la Louisiane, les Natchez survivants qui ne sont pas envoyés comme esclaves dans les plantations de Saint-Domingue, sont condamnés à l’exil vers des nations qui les accueillent plus à l’est, c’est-à-dire dans les territoires sous domination britannique. Ils se reconstruisent d’abord chez les Chickasaw (Chicacha pour Havard, qui utilise les ethnonymes français), puis chez les Creek et les Cherokee (Chéraki). Evidemment, ils subiront au cours du XIXe siècle le même sort que celui réservé à ces nations auprès desquelles ils ont trouvé refuge, c’est-à-dire la violence des colons avides de terres, et la déportation jacksonienne à l’ouest du Mississippi, vers le Territoire Indien, qui deviendra l’Oklahoma.
L’ouvrage s’organise de façon chronologique en quatre livres : « La rupture d’une alliance (1699-1729) » nous fait entrer dans l’univers natchez à grands renforts de considérations anthropologiques qui permettent d’avoir un regard sur l’événement historique de 1729 qui ne soit pas qu’un regard historiciste eurocentré. L’événement lui-même est raconté dans le détail dans le deuxième livre, « La mort contagieuse (28 novembre 1729) ». « Les voies de l’exil (1730-1776) » raconte la guerre contre les Natchez et l’exil qui s’ensuivit. Enfin, « la période américaine de l’histoire des Natchez » (309) fait l’objet du quatrième et dernier livre, « Déportation et invisibilisation (de la naissance des États-Unis à nos jours) ».
Cette enquête fouillée, Gilles Havard la mène en convoquant une diversité de sources d’une extrême richesse : tous les récits, manuscrits ou imprimés, de chroniqueurs ou de simples témoins directs des événements, qu’ils soient administrateurs, militaires, aventuriers, ou simples survivants de la tuerie de 1729, sont mobilisés ; des lettres ou des mémoires de colons, les correspondances officielles entre divers membres des autorités coloniales françaises, des documents administratifs divers, etc. L’appareillage scientifique, français et international, est également impressionnant, dans les disciplines de l’histoire, française et américaine, de l’anthropologie, de l’archéologie, de la littérature, entre autres. Ainsi, si les publics non-initiés liront Les Natchez comme un roman, ses nombreuses annexes et sa bibliographie dense assurent les étudiants et les chercheurs qu’ils trouveront également dans cet ouvrage un outil précieux.
Auteur de L’Amérique fantôme. Les aventuriers francophones du Nouveau Monde (2019), de Histoire des coureurs de bois (2016), et co-auteur avec Cécile Vidal de Histoire de l’Amérique française (2003), Gilles Havard s’est imposé comme le meilleur spécialiste de la Nouvelle France. Avec Les Natchez. Une histoire coloniale de la violence (Tallandier, 2024), il signe un ouvrage magistral et indispensable, éclairant non seulement une autre dimension de l’histoire française en Amérique du Nord, mais également l’histoire d’un peuple oublié qui lutte encore aujourd’hui pour obtenir la reconnaissance de l’État fédéral.
