Jean-Pierre Richard. Shakespeare pornographe. Un théâtre à double fond
Paris : Éditions Rue d’Ulm Collection Offshore, 2019
Jean-Pierre Richard est un traducteur, et il n’est peut-être pas de meilleur lecteur d’une œuvre que son traducteur. Comme l’écrit Charles Dantzig, « un traducteur est un lecteur ralenti » (Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale, 2019, p. 1118). Et c’est bien une « lecture ralentie » du théâtre shakespearien qu’offre le Shakespeare pornographe de Jean-Pierre Richard, récemment paru aux Éditions Rue d’Ulm. On doit à cet universitaire et traducteur de l’anglais et du swahili, outre des traductions de Lewis Carroll, John Edgar Wideman et Rudyard Kipling, de nouvelles traductions de Titus Andronicus, Henry VIII, Beaucoup de bruit pour rien et Les Deux Nobles Cousins de Shakespeare, parues dans l’édition bilingue des Œuvres complètes (2002-2016), dans la Bibliothèque de la Pléiade. Jean-Pierre Richard aborde la lecture de Shakespeare comme une sorte de « lecture en partie double » (comme on parle de « comptabilité en partie double ») et, lecteur bifide, nous donne à lire le « monde parallèle » (p. 15) que construit l’œuvre, un monde inspiré par la pornographie. Tandis qu’on peut considérer, dans le sillage de Charles Le Blanc, que la traduction « procède à l’explicitation de l’herméneutique de la lecture » (Histoire naturelle de la traduction 2019, p. 32), Jean-Pierre Richard s’appuie de toute évidence sur sa pratique de traducteur, tandis qu’il se fait truchement, ou entremetteur, entre le dramaturge et nous, mais aussi, au-delà, entre certains usages de la période élisabéthaine et nos horizons contemporains de lecture. On perçoit d’emblée, du reste, que c’est sa participation à l’entreprise de retraduction de l’ensemble du théâtre de Shakespeare, dans la Bibliothèque de la Pléiade, qui l’a conduit à mener cette vaste enquête, dès lors que, pour le traducteur, se posait le problème de la recréation de ce « théâtre à double fond », dont il convenait de donner à voir les profondeurs comme les surfaces.
Ce que souligne, au premier chef, ce livre stimulant, c’est que le théâtre de Shakespeare appelle d’emblée une traduction – une traduction qui fasse la part belle au « fil d’obscénité » (p. 150) qui traverse l’œuvre de bout en bout et que Jean-Pierre Richard suit dans ses méandres. Le théâtre de Shakespeare donne ainsi à lire une « saga parallèle » faite des « péripéties de l’indécence verbale » (p. 16). Comme l’explique Jean-Pierre Richard, pour l’auteur, « il s’agit avant tout d’établir un milieu de signification, selon une logique d’association apte à créer dans l’esprit du public des liaisons douteuses et suffisamment parlantes » (p. 150).
Les lecteurs un tant soit peu avertis de Shakespeare mesuraient déjà ce qu’une pièce comme Troïlus et Cressida devait à l’esprit canaille de l’auteur et à son goût pour l’obscénité. Mais c’est ici l’ensemble du théâtre shakespearien qui fait résonner son entêtante mélodie licencieuse, portée par le double sens des mots, ce qu’on nomme dans l’anglais de la rhétorique « double entendre ». Il s’agit bien, du reste, d’ « entendre » Shakespeare autrement, autrement qu’on l’entend le plus souvent aujourd’hui, mais non autrement qu’on l’entendait à l’époque, au théâtre du Globe et ailleurs. Les spectateurs anglophones contemporains, et a fortiori les spectateurs d’aujourd’hui qui l’entendent dans une langue autre que l’anglais, peuvent être sourds aux grivoiseries dont ses textes sont saturés. Mais les Élisabéthains ne l’étaient pas.
L’une des qualités premières de l’ouvrage réside dans le foisonnement des exemples qui appuient la démonstration. La lecture de Jean-Pierre Richard est ainsi une lecture serrée et rapprochée du texte, dont la perspective n’est jamais surplombante, mais bien au contraire une lecture toujours nourrie par le souci de donner à lire et à voir le matériau qui en fonde le principe et les hypothèses. Par le truchement de cette lecture « ralentie », qui traque infatigablement les dessous graveleux des textes, nous découvrons notamment que la pornographie vient se loger jusque dans les pièces les plus sérieuses, les tragédies et drames historiques n’échappant pas à la grivoiserie qui sous-tend, de façon moins inattendue, les comédies. C’est, du reste, une des grandes forces de l’œuvre théâtrale de Shakespeare qu’elle parvienne si habilement à retourner le tragique en comique, à la faveur de ces allers-retours constants entre noblesse et bouffonnerie, entre l’envers et l’endroit du texte, auxquels elle invite le lecteur. Dans la scène des adieux de l’acte 2 de Roméo et Juliette, on entend ainsi Juliette réclamer à cor et à cri, nous dit Jean-Pierre Richard, une « rosée (a dew/adieu) séminale » (p. 167). C’est toute l’ouverture de La Tempête qui devient, de son côté, « une tempête du sens » (p. 141), tant elle est chargée d’obscénités.
Jean-Pierre Richard ne se contente pas cependant de proposer une lecture singulière du théâtre de Shakespeare, qui laisserait libre cours à une subjectivité à laquelle on aurait en quelque sorte lâché la bride. Sa lecture de l’œuvre puise dans l’intelligence du contexte de sa production. Cette « traduction » de Shakespeare apparaît ainsi, non comme une interprétation contemporaine quelque peu désinvolte et débraillée de l’œuvre, mais bien au contraire comme une lecture qui nous rapproche de l’expérience de lecteur et surtout d’auditeur et de spectateur qui pouvait être celle des contemporains du dramaturge. Le public de l’époque, nous dit Jean-Pierre Richard, tendait l’oreille, « prêt à capter au vol le scabreux porté par le double sens » (p. 12). Dans une Angleterre baignant dans l’espionnage, « dans une culture de surveillance et de dissimulation » (p. 231), le décryptage et le décodage n’étaient pas, du reste, des pratiques anodines. Informée, la lecture de Jean-Pierre Richard l’est également en ce qu’elle puise dans des travaux universitaires pionniers auxquels il rend hommage, tels ceux de Frankie Rubinstein (A Dictionary of Shakespeare’s Sexual Puns and their Significance, 1984) et Eric Partridge (Shakespeare’s Bawdy, 1947), auquel le public français n’a pas accès.
Lire Shakespeare à l’aune de la pornographie qui en imprègne le théâtre ne signifie pas qu’on se prive d’autres lectures ou qu’on en abolisse la pertinence. Pour Jean-Pierre Richard, il s’agit simplement de reconnaître la présence de ce sous-texte pornographique et la richesse qu’il apporte au matériau théâtral. Quand on repose son livre, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne peut plus l’ignorer.
