Mensonge intime, soupçon collectif : La Notion de péché dans Before, During, After de Richard Bausch

Mensonge intime, soupçon collectif : La Notion de péché dans Before, During, After de Richard Bausch

Abstract: Like any major catastrophe, that of September 11, 2001 was followed by chain aftershock, which triggered a new era of suspicion, between disquieted incredulity and paranoid conspiracy theories. In Richard Bausch’s 12th novel, the traumatized US nation echoes the intimate story of a young woman struggling with feelings of guilt, anguish and revulsion common to all rape victims. While she is on vacation on an idyllic beach of Jamaica, very far from the tumult occurring at the same time on Ground Zero, the heroin is carried away in another fall, that, shameful, of the violated body. In this intertwining of national and intimate hardships, Bausch stages a proliferation of silent gaps, blank questioning and unformulated suffocation, in the depths of which lie venial shams and heavy secrets. Far from any hysterical treatment, he brings to life the hours following the attacks on the World Trade Center, and while letters carrying pathogens spread panic across America, other poisons—that of suspicion, lying, introversion—disseminate between the lines of the novel. The author describes a world in political, personal and spiritual crisis. The apparent simplicity of his narration covers dark voids, internal struggles ensnared by the Puritan mind that prevents the truth from being told, or even thought. Through the unstable prism of its characters, the novel instills doubt at the heart of their faith, and makes the convictions of the most zealous believers falter. Through the biblical figure of sin, we propose to study these wavering bearings which question intimate and collective traumas: our analysis will endeavor to bring to light the schism between faith and doubt which contaminates Richard Bausch’s whole novel.

Keywords: Richard Bausch, 9/11, Guilt, Trauma, Puritanism

Résumé : Comme tout séisme majeur, celui du 11 septembre 2001 a été suivi de répliques en chaîne, qui ont déclenché une nouvelle ère du soupçon, entre incrédulité inquiète et complotisme paranoïaque. Dans le douzième roman de Richard Bausch, le traumatisme éprouvé collectivement par les États-Unis fait écho à celui, intime, d’une jeune femme se débattant avec les sentiments de culpabilité, d’angoisse et de révulsion communs à toutes les victimes de viol. Celle-ci en effet, en vacances sur une plage paradisiaque de Jamaïque, très loin du tumulte s’écrasant au même moment sur Ground Zero, va se laisser entraîner dans une autre chute, celle, honteuse, du corps violenté. Dans cet entrelacs d’épreuves nationales et intimes, Bausch met en scène une multiplication de fractures silencieuses, d’interrogations muettes et d’étouffants non-dits, au creux desquels viennent se nicher mensonges véniels et lourds secrets. Loin de toute hystérie, il fait revivre les heures ayant suivi les attaques sur le World Trade Center, et tandis que des lettres porteuses d’agents pathogènes sèment la panique à travers l’Amérique, d’autres poisons – ceux du soupçon, du mensonge, du repli sur soi – se diffusent entre les lignes du roman. Car l’auteur décrit ici un monde en crise, politique, personnelle mais aussi spirituelle. La simplicité apparente de sa narration masque de ténébreux abysses, des luttes intérieures piégées sous une chape puritaine qui empêche la vérité d’être dite, voire même pensée. Par le prisme instable de ses personnages, le roman instille le doute au cœur de leur foi et fait vaciller les convictions des croyants les plus zélés. Ainsi, nous proposons d’étudier, à travers la figure biblique du péché, ces pertes de repères qui font dialoguer traumatismes intime et collectif, analyse qui permettra de mettre au jour le schisme entre foi et doute qui innerve tout le roman de Richard Bausch.

Mots-clés : Richard Bausch, 11-Septembre, Culpabilité, Trauma, Puritanisme

Paul Ricœur a défini la notion d’événement comme un moment qui vient littéralement mettre les choses en désordre, en discordance : « D’abord quelque chose arrive, éclate, déchire un ordre déjà établi » (Ricœur, 1991 9). Sur le plan narratif, le philosophe a ensuite appliqué sa définition en la rapprochant de l’intrigue : « Au plan narratif, l’événement est ce qui, en survenant, fait avancer l’action : il est une variable de l’intrigue. […] D’une façon générale, toute discordance entrant en compétition avec la concordance de l’action vaut événement » (Ricœur, 2000 313). Comme une illustration de cette notion d’événement, le choc du 11 septembre 2001 est bel et bien venu déchirer la « concordance » du récit national étasunien, initiant sur le plan discursif une nouvelle ère du soupçon se déployant à travers diverses répliques en chaîne, entre incrédulité inquiète et complotisme paranoïaque. Dans le douzième roman de Richard Bausch, Before, During, After (2014), qui est une de ces répliques fictionnelles prenant pour trame le 11-septembre, l’événement traumatique éprouvé collectivement par les États-Unis fait écho à celui, intime, d’une jeune femme se débattant avec sa propre vérité, ses doutes et ses soupçons, avec les sentiments de culpabilité, d’angoisse et de révulsion communs à toutes les victimes de viol. Celle-ci, en effet, en vacances sur une plage paradisiaque de Jamaïque, très loin du tumulte s’écrasant au même moment sur Ground Zero, va subir une autre épreuve, celle, honteuse, du corps violenté. Dans cet entrelacs d’épreuves nationales et intimes, Bausch interroge la notion de vérité, en pointant les fractures silencieuses, les interrogations muettes et les étouffants non-dits, au creux desquels viennent se nicher les mensonges véniels et les lourds secrets. Loin de toute hystérie, l’auteur fait revivre les heures ayant suivi les attaques sur le World Trade Center et, tandis que des rumeurs de lettres porteuses d’agents pathogènes sèment la panique à travers l’Amérique, d’autres poisons – ceux du soupçon, du mensonge, du repli sur soi – se diffusent entre les lignes du roman. Car Richard Bausch décrit ici un monde en crise de vérité, politique, personnelle mais aussi spirituelle. La simplicité apparente de sa narration masque de ténébreux abysses, des luttes intérieures piégées sous une chape puritaine qui empêche la vérité d’être dite, voire même pensée. Par le prisme instable de ses personnages, le récit instille le doute au cœur de leur foi et fait vaciller les convictions des croyants les plus zélés.

Before, During, After propose une histoire d’amour entre Natasha, jeune assistante au Congrès qui remet en question sa vie à Washington, et un pasteur épiscopalien de presque vingt ans son aîné, Michael, qui doute de sa vocation. Les deux protagonistes se reconnaissent ainsi dans leurs questionnements existentiels respectifs et le couple prendra très vite les décisions nécessaires : déménagement de la capitale pour une petite bourgade près de Memphis, démission de son sacerdoce pour Michael, mariage expéditif. Cette romance sans nuage, dépeinte de manière très académique, posant à chaque chapitre un regard omniscient sur chacun des deux personnages, serait quelque peu vaine si elle n’était pas assombrie par un décor historique particulier, les attaques du 11-septembre, tandis que Natasha est en voyage prénuptial en Jamaïque avec une amie et que Michael se trouve justement non loin du World Trade Center. Esseulée sur son île paradisiaque, loin de son futur époux et sans nouvelles de lui, Natasha traverse les événements du 11-septembre comme une tragédie qui pourrait la séparer de Michael, à tout point de vue. Aux prises avec cette folle inquiétude et cette sensation d’impuissance, elle va elle-même connaître dans sa chair la douleur traumatique réelle sur une plage caribéenne : elle sera violée par un compatriote qu’elle avait d’abord pris pour un compagnon d’infortune, un confident. Lorsqu’enfin, quelques jours plus tard, Natasha et Michael parviennent à se retrouver, l’incapacité de celle-ci à parler de son agression va ouvrir une brèche grandissante entre les deux amoureux : leur mariage promis à un avenir sans tache va ainsi inexorablement faire place au doute, à la suspicion, à la culpabilité, au mensonge. Le roman se mue alors en une réflexion sur la vérité, dont les crises intimes reprennent celles vécues par le pays entier, en proie lui aussi à cette nouvelle ère du soupçon. Nous proposons ainsi d’explorer ces allers-retours entre traumatisme intime et collectif, à travers la figure du mensonge, voire du péché1, selon trois prismes : philosophique, psychanalytique et mystique.

Mentior, ergo sum

« He would shake her out of her denials, would get it out of her, the real truth. The real truth » (Bausch 295).

Pour Platon déjà, le mensonge était un crime contre la philosophie et le philosophe, ami du savoir (philosophos), devait l’être également de la « vraie vérité » (philalethes). Le philosophe se doit donc de faire l’éloge de la sincérité et de décrier la laideur du mensonge. Qui se soucie de philosophie sait bien qu’il n’est pas moral de mentir : la franchise, la sincérité sont du côté de la belle droiture, quand le mensonge est du côté de la courbure, du fuyant. Le mensonge, cette désertion de sa propre parole, est condamnable parce qu’il évacue cette sincérité éthique. Pour Emmanuel Kant, le mal vient de la contradiction entre la parole et la pensée, contradiction qui ruine la confiance que tout acte de parole devrait porter. Mentir, ce serait donc violer l’essence même de la parole, laquelle devrait être le moyen d’expression de la pensée. Telle est la démonstration du philosophe allemand, qui nous demande d’être toujours attentifs à cette voix de la Loi morale qui parle en nous et nous interdit impérativement tout mensonge2. C’est exactement cette rigueur de la dialectique philosophique que tente d’adopter Michael, le pasteur quelque peu austère et emprunté, lorsqu’il ordonne ses pensées et ses doutes, dans des carnets secrets, à la manière de son modèle théologique et philosophique, Thomas d’Aquin :

Nights when she [Natasha] slept, and he couldn’t, he sat up writing in a spiral notebook that he kept locked in his desk drawer. It was for the mechanical scribbling of it and the absurdly mannered and rational sound of it that he kept on. His anxiety lessened slightly with the concentration it took to keep to the specific form of inquiry: that of Aquinas in The Summa Theologica. It was, then, a kind of ironic glaring at the anxiety itself, an attempt to reason it through. And the reading he did, always in Aquinas—those logical calm sentences coming from apparently calm faith—also helped to ground him. (Bausch 286)

Cependant, cette quête d’absolu, kantien ou thomiste, tend à omettre l’existence des mensonges nécessaires, écrits en secret ou proférés par respect, sinon par amour pour autrui, que sont les mensonges pieux. Natasha aussi cache la vérité sur ce qu’elle a subi et ressenti, à Michael, à sa grand-mère Iris, et même à sa meilleure amie Constance, pour étouffer certes le sentiment de honte qui la submerge mais aussi indubitablement pour ne pas les blesser, ni subir la tristesse ou la colère des uns ou des autres. Pourtant, l’Autre (Michael, Iris, Constance), le proche toujours attentif à tous les signes qui trahissent le mensonge (dérobade du regard, fausseté du sourire, douceur suspecte…), devine toujours plus ou moins consciemment quand on élude la vérité : « He [Michael] wanted to know more. He thought he saw the guilty pall of it in her face. The color had left her cheeks, he was certain of it; she was hiding something. “Talk to me,” he said » (Bausch 244). Natasha, enfermée dans sa culpabilité, ne peut tout simplement pas mettre de mots sur son expérience traumatique, et n’arrive au mieux qu’à détourner la conversation, à faire semblant, à commettre de pieux mensonges : « Natasha couldn’t think now what they might talk about. They would talk about the attacks, the planes, the killings, and the backdrop of it all… but it would be there, unspoken, the mud on the floor, as Iris used to say » (148, je souligne). Le « ça », ici qualifié par le terme unspoken, symbolise bien cette « tache de boue sur le sol », que tout le monde voit mais dont personne ne parle. Si Kant, dans son jugement péremptoire fondé sur la seule raison, refusait toute possibilité d’un droit au mensonge, il convient ici de mesurer à quel point le tragique d’un événement tel que le viol fait partie de la vie éthique et doit donc être jugé avec discernement : peut-on dire la vérité à tout prix ? Dans le sillage éthique du philosophe Vladimir Jankélévitch, qui apporte les nuances nécessaires à cette question fondamentale dans le chapitre consacré à la sincérité de son essai sur les vertus3, Richard Bausch glisse cette interrogation au cœur du mal-être de Natasha, en proie à son isolement, dans l’incapacité d’énoncer sa vérité, de la verbaliser. Dans le Livre II de son Éthique à Nicomaque, Aristote faisait de la pudeur la juste mesure entre la honte et l’obscénité4 ; de même, une juste mesure est peut-être à trouver entre l’exhibition de la cruelle vérité et sa dissimulation honteuse. C’est vraisemblablement par cette pudeur aristotélicienne qu’il faut comprendre le mensonge par omission de Natasha, qui refoule l’instant fatidique et décrit ainsi de manière obvie le sentiment de honte qui la condamne à une logique traumatique du ressassement.

Hontologie

Disons en premier lieu que Natasha est la patiente idéale pour figurer le déjà de l’événement traumatique qui va déclencher en elle le fameux syndrome du trauma décrit notamment par Freud comme la réactivation d’une première expérience traumatique non-assimilée5 : Bausch en a fait une orpheline, élevée par sa grand-mère Iris, suite à la mort tragique de ses parents lors d’un voyage de vacances. Cette première expérience de la perte va ressurgir dans toute sa force traumatique lorsque Natasha redoutera la disparition de son amant dans les tours du World Trade Center. Le cas d’école du trauma réactivé offre ainsi au lecteur la vision d’un parangon de victime, en proie à la panique, la sidération, la peur. Non content du statut archétypal qu’il donne à son personnage, Bausch fait aussi de Natasha la proie idéale pour une autre expérience traumatisante, le viol.

Cet acte de viol en tant que trauma est toujours l’invasion brutale de l’être par des sensations sans mots, des émotions indicibles qui vident l’être de tout langage. Ces sensations, dans leur brutalité, s’opposent au ressenti et l’annulent. Le ressenti est de l’ordre de l’intime : les sensations imposées par l’événement traumatique bloquent toute révélation de l’intime et se cristallisent sous un affect particulier, la honte. Ainsi, le sujet honteux s’imagine faire tache dans le tableau (cette « tache de boue sur le sol » évoquée plus haut), vision que l’on pourrait rapprocher de « l’hontologie » lacanienne : par ce néologisme éclairant, le psychanalyste français a en effet posé le sentiment de honte comme une ambivalente possibilité d’atteindre l’ontologie de l’être6. Le sujet honteux sait ainsi qu’il force les regards, il « se voit être vu » (Lacan, Transfert 360), vu du mauvais œil, celui qui surveille et qui juge. La honte signe alors l’aveu d’une autre défaite, la révélation d’une faiblesse, puisque celui qui la vit souffre de se sentir démuni, vulnérable comme une cible offerte au regard des autres, privé de tout moyen de se défendre. Qui plus est, par sa passivité, même involontaire, dans l’acte subi, le sujet pourrait devenir victime d’un sentiment de honte plus grand encore, en se sentant « complice » de cet acte. C’est cette honte redoublée que ressent Natasha face à cette agression, affect qui la pousse à cacher la vérité, à mentir par omission, à détourner la véritable cause de son mal-être : lorsqu’elle donne, de manière trop appuyée, les fausses raisons de son comportement : « I don’t know how to recover from thinking my life is over and my love is dead in a collapsing building in New York. I don’t know how to go on from all this we’ve been through » (281) ; lorsqu’elle cache tant bien que mal sa culpabilité : « She felt it all as something guilty to hide from him » (203). Pourtant, Michael n’est pas dupe de cette culpabilité : « Something was not right, and he could not persuade himself it was solely the attacks on the cities. How could that affect a thing like their intimacy? » (207).

Le roman de Bausch est donc bien aussi une réflexion sur la culpabilité, en lien avec la notion de honte, lien qui est au cœur des travaux psychanalytiques et que Freud cherche dès le départ à intégrer dans un ensemble d’affects négatifs qu’il essaie de coordonner autour d’une névrose de défense : « Ce qui est reproche se transforme en honte (si on venait à l’apprendre), en angoisse hypocondriaque (devant les conséquences nuisibles pour le corps), en angoisse sociale (devant la vindicte de la société), en culpabilité religieuse, en délire d’observation, etc. » (Freud, 1974 69). Il faudra quelques années pour démêler les fils de cet affect particulier qui vient brouiller nos relations de vérité chères à Kant en leur imposant un surmoi coupable de mensonge, qui viendrait dissimuler le mal ressenti : « Quand le mal a le dessus, la chair retourne à son seul lieu de pulsions au détriment de l’inscription de la parole et de la présence à l’Autre » (Daligand 83). Comme l’explique ici la psychiatre Liliane Daligand, la victime se recroqueville sur elle-même, s’abstrait du monde devenu soudain inquisiteur. Ainsi Natasha fait-elle sourdre en elle la suspicion d’une faute, dont le mal qui la fait souffrir serait la punition : « A punishment. A voice from her life in the world came to her, accusing, judging: You deserve it » (Bausch 134). Cette souffrance punitive n’est autre que la conséquence d’un mal bien présent mais qui ne peut être dit, et doit donc être refoulé dans les limbes du passé : « Natasha realized that she did not want to know more. All of it was past, and she wanted the past to be past. Gone » (Bausch 313). Tentative illusoire pourtant : Cathy Caruth définit en effet la condition première du trauma par cette incapacité psychique à refouler l’événement, qui vient littéralement « posséder » sa victime par son sempiternel ressassement : « the event is not assimilated or experienced fully at the time, but only belatedly, in its repeated possession of the one who experiences it. To be traumatized is precisely to be possessed by an image or event » (Caruth 5). Il nous faut donc rappeler ici que le sentiment d’enfermement traumatique, qui met l’autre à distance, se nourrit de la culpabilité et de la honte pour prendre forme dans le mensonge. Celui-ci expliquerait alors l’intrication de la culpabilité avec la souffrance punitive pour ne devenir que l’expression du mal-être, vécu par Natasha comme une entorse à sa propre morale chrétienne : un péché (du latin peccare, faire un faux pas). Le faux pas entraîne une sensation de malaise qui va pousser la victime à mentir, ou du moins à retarder le temps de l’expiation : « So much stood in her mind: everything for which she would have to atone » (Bausch 183, je souligne). Natasha, traumatisée dans son rapport intime à la vérité, n’arrive pas à expier son péché à travers la parole, elle parle faux. Sa parole devient suspecte, mensongère, et fait écho au soupçon généralisé qui met en doute la foi jusqu’alors inébranlable de tout un pays.

« I don’t think God cares about us at all »

La toile de fond du roman, le 11-septembre ou les attaques foudroyantes contre l’innocence étasunienne, vient donc faire éclater la bulle de croyance, résolue, triomphante, en une nation sûre d’elle-même, et ce faisant, y instille le doute : « “I don’t think God cares about us at all,” Constance muttered, mostly to herself. “All we do ev’ry goddamned day is kill’n’maim’n’starve’n’butcher’n’fillet’n’cook each other” » (Bausch 93). La colère avec laquelle la meilleure amie Constance explique les attaques trahit le sentiment d’impuissance et d’abandon que la communauté américaine semble alors ressentir. La crise que traverse le pays, cette « ville sise au sommet d’un mont7 », n’est donc pas que politique, géostratégique ou militaire ; c’est aussi une crise mystique qui vient interroger et mettre en doute les croyances. Par un effet métonymique, l’ex-pasteur Michael, qui avait rompu son sacerdoce pour les mêmes raisons et questionnements vis-à-vis de sa foi, se retrouve soudainement nu, démuni face au secret et aux mensonges de son épouse. La crise mystique dans laquelle il sombre lentement8 infuse l’ensemble du récit et donne au roman son caractère ambivalent face à la religion, jusqu’à ouvrir parfois la voie à des élucubrations zélées qui renvoient l’Homme au châtiment divin :

Well, I believe that if you’re not good—if you cheat—then God will get you. I believe there’s a price to pay. And good people pay it along with the bad people. It’s in the Bible. You can find it in the Bible in plain English straight from God. And look at those people in New York and Washington, and the other place too. They were all paying the price. And you can bet that a lot of them went straight to hell. You know it’s very probable that most of them were in a state of sin. And where are they now? (Bausch 91)

Ainsi, si pour certains l’Amérique est devenue une terre de péché et de mensonge, pour d’autres, ces temps de scepticisme moral et religieux renforcent finalement une foi malmenée, mais toujours vaillante. C’est donc par une prière, le bénédicité, que Bausch décide de clore son récit, pour tenter de retrouver un semblant d’ordre dans le chaos, une nouvelle concordance dans le désordre ricœurien évoqué en introduction, pour les protagonistes du roman tout du moins :

They went on with the preparation of the meal, and when it was all done they sat at the table. Natasha poured the coffee and set the small plate of buttered toast. There was a long silence. And then Iris bowed her head and extended her hands to them. Michael took his wife’s hand, because this was grace.

“For what we are about to receive,” Iris said in a trembling voice, “we pray that you will make us truly thankful.”

Without words, Natasha had the rush of knowing: they were living in the new, terrible reality—war and broken expectations and suspicion and rape and masses of people dying for nothing. (344-345)

In fine, le lecteur comprend mieux pourquoi le roman favori de Natasha, évoqué dès la première page du récit (Bausch 3), ne peut être que celui d’Edith Wharton, The Age of Innocence, car celui-ci vient éclairer le passage de l’innocence à l’expérience vécu tant par l’héroïne Natasha que par le peuple américain au lendemain du 11-septembre.

Conclusion : Schisme intime et collectif

Richard Bausch ne se sert pas du 11-septembre ou du terrorisme comme d’un sujet en soi mais plutôt comme d’un catalyseur d’affects, qui sépare les êtres physiquement comme psychologiquement, en couple comme en communauté. Ainsi, aux soupçons de Michael viennent se mêler d’autres soupçons, ceux du bioterrorisme, qui semblent alors omniprésents dans la vie post-11 septembre :

One article was about a man in Florida who had contracted inhalation anthrax, and the secretary of health and human services claiming that the disease does occur in nature and that there was no reason to connect this case to the terrorist attacks. Inhalation anthrax. And they felt it necessary to announce that it was not terror. […] The world was changing terribly. (Bausch 242)

They were already in animated discussion of the news, mostly about the anthrax, Jack expressing worries about biological agents and the new terrorism of mass suicide. Most doctors, he was saying, wouldn’t even recognize the symptoms of exposure to anthrax early enough to help. (Bausch 254)

They had all heard the news about the poor man, Stevens, in Florida, and the anthrax. There was news that the spores had been discovered as powder on computer keyboards in the tabloid newspaper office where he worked. The suspicion was that the powder had been in something mailed to the paper. (Bausch 269)

La suspicion généralisée ressentie par la communauté américaine vient ici ajouter au sentiment profond de mensonge et de désordre instillé au cœur du couple marié, jusqu’à les confondre presque tout à fait : « There was a sense of being threatened that was always there, like the dark outside windows in a well-lit house. Even when you didn’t talk about it, the effects of it made themselves felt » (288, je souligne). De quoi parle ici le narrateur ? Du terrorisme ? Du viol de Natasha ? Une chose est certaine dans Before, During, After : les effets du 11-septembre défient la pureté d’une Amérique innocente tout comme le doute et les non-dits rongent le fantasme du couple parfait. Deux phrases du roman semblent parfaitement résumer la vision de Richard Bausch face au trauma, qu’il soit intime ou collectif : « A great roar of voices reverberated in the high vault of the ceiling and yet no one appeared to be speaking to anyone. Everyone looked isolated and bewildered » (81). Il semblerait ainsi qu’une réponse au mensonge ne soit pas tant la vérité ou sa quête que le simple fait de s’écouter parler, dialogue qui pourra peut-être résoudre les sentiments d’exclusion et d’isolement des victimes d’un trauma, quel qu’il soit.

Notes

  • 1Il semble d’ailleurs intéressant de noter le titre retenu pour l’édition française : Avant et après la chute (traduit par Stéphanie Levet, Paris, Gallimard, 2015), qui renvoie de manière plus directe encore au catéchisme chrétien.
  • 2Voir en particulier la notion de « faute morale » que le philosophe introduit dans sa réponse au texte de Benjamin Constant sur la remise en question du principe moral à dire la vérité (Emmanuel Kant, « D’un prétendu droit de mentir par humanité », 251-256).
  • 3Jankélévitch, Traité des vertus II : Les Vertus et l’amour, Paris, Flammarion, 1968, chapitre VIII.
  • 4Le philosophe grec évoque la vertu de « l’homme réservé » qui toujours garde « la position moyenne » entre l’obscène et le honteux (Aristote 112).
  • 5« Nous appelons traumatismes les impressions éprouvées dans la petite enfance, puis oubliées, ces impressions auxquelles nous attribuons une grande importance dans l’étiologie des névroses » (Freud, 1986 99).
  • 6Voir notamment le chapitre conclusif « Le Pouvoir des impossibles » dans Le Séminaire, Livre XVII : L’Envers de la psychanalyse : « Mourir de honte, donc. Ici, la dégénérescence du signifiant est sûre, sûre d’être produite par un échec du signifiant, soit l’être pour la mort. […] C’est une honte, comme disent les gens, et qui devrait produire une hontologie, orthographiée enfin correctement » (209).
  • 7La métaphore renvoie bien entendu à John Winthrop, gouverneur de la Colonie de la baie du Massachusetts, évoquant cette idée de peuple élu de Dieu dans sa célèbre métaphore « City upon a Hill » pour dire que la communauté puritaine de Nouvelle Angleterre avait été choisie comme modèle pour les autres communautés du monde et que le sol américain n’était autre qu’un nouvel Israël, terre élue et bénie de Dieu, vouée à une mission particulière, une mission divine (A Modell of Christian Charity, 1630).
  • 8« In fact, it had strengthened the feeling that his priesthood was a failure » (Bausch 17).

Ouvrages cités

  • Aristote. Ethique à Nicomaque. Trad. René Antoine Gauhtier et Jean Yves Jolif. Paris : Vrin, 1990.
  • Bausch, Richard. Before, During, After. New York : Knopf, 2014.
  • Bausch, Richard. Avant et après la chute. Trad. Stéphanie Levet. Paris : Gallimard, 2015.
  • Caruth, Cathy. Trauma: Explorations in Memory. Baltimore : The Johns Hopkins UP, 1995.
  • Daligand, Liliane. « Diabolisation-Symbolisation ». Stress et Trauma 2008, 8 (2) : 83-86.
  • Freud, Sigmund. « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense ». Névrose, psychose et perversion. Trad. Jean Laplanche. Paris : PUF, 1973. 61-82.
  • Freud, Sigmund. L’Homme Moïse et la religion monothéiste. Trad. Cornélius Heim. Paris : Gallimard, 1986.
  • Jankélévitch, Vladimir. Traité des vertus II : Les Vertus et l’amour. Paris : Flammarion, 1968.
  • Kant, Emmanuel. « D’un prétendu droit de mentir par humanité ». Opuscules relatifs à la morale. Trad. Jules Barni. Paris : Auguste Durand, 1855.
  • Lacan, Jacques. Le Séminaire, Livre VIII : Le Transfert. Paris : Le Seuil, 1991.
  • Lacan, Jacques. Le Séminaire, Livre XVII : L’Envers de la psychanalyse. Paris : Le Seuil, 1991.
  • Ricœur, Paul. « Événement et Sens ». L’Espace et le temps, Actes du XXIIe Congrès de l’Association des sociétés de philosophie de langue française (29-31 août 1988). Dijon : Vrin-Société bourguignonne de philosophie, 1991, 9-21.
  • Ricœur, Paul. La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris : Éditions du Seuil, 2000.
  • Winthrop, John. A Modell of Christian Charity. Web. 10 mai 2019. https://www.winthropsociety.com/doc_charity.php

About the author(s)

Biographie : Yves Davo, maître de conférences à l’université de Bordeaux, affilié au centre de recherche CLIMAS (EA 4196), est l’auteur d’une thèse de doctorat sur les fictions étasuniennes de l’après 11-Septembre, englobant le roman, la nouvelle, la poésie, la bande dessinée, le roman graphique, le cinéma, la série télévisée ou encore les arts visuels, pour lesquelles il a publié en français et en anglais un certain nombre d’articles (sur Jonathan Safran Foer, Jay McInerney, Alissa Torres, Jessica Abel ou encore Cormac McCarthy, entre autres). Ses travaux et recherches s’articulent autour du choc, du trauma, de la mémoire, du rapport entre réel et fiction, dans une perspective de critique littéraire alliant philosophie, psycho-critique ou encore socio-politique.

Biography: Yves Davo, Associate Professor at the University of Bordeaux (France), member of the CLIMAS research laboratory, is the author of a PhD dissertation dedicated to the post-9/11 US fiction, including novels, short stories, poetry, comics, graphic novels, movies, television series and visual arts, for which he has published in French and in English a number of articles (on Jonathan Safran Foer, Jay McInerney, Alissa Torres, Jessica Abel or Cormac McCarthy among others). His works and research revolve around shock, trauma, memory, the relationship between reality and fiction, from a literary perspective combining philosophy, psycho-criticism and socio-politics.