Les listes dans l'œuvre de David Feinberg : un cas de « vulnerable form » ?
Abstract: How does vulnerability show in the text? Fragmented writing (and sometimes even interrupted writing) seems to be one way it does. The lists that can be found in David Feinberg’s works are an extreme example: an American writer who died of AIDS-related complications in 1994, Feinberg frequently interrupts the narrative flow of his autofictional novel Eighty-Sixed and his autobiographical collection of essays Queer and Loathing with the insertion of enumerative vignettes which undoubtedly partly aim at tripping certain readers up. What is the status of those lists? How can one read them? Does one read them? Who authored them? How do they express Feinberg’s double vulnerability? Is there a special bond between the listing effect and authopathography / death / memory?
Keywords: Vulnerability, HIV/AIDS, Illness writing, List, Enumeration
Résumé : Quelle est la forme textuelle que prend la vulnérabilité ? L’écriture fragmentée, voire interrompue, semble en être une. Les listes dans l’œuvre de David Feinberg en sont une version extrême : écrivain américain mort des suites du SIDA en 1994, Feinberg interrompt fréquemment le cours de son roman autofictionnel Eighty-Sixed et de son recueil d’essais autobiographiques Queer and Loathing en insérant des vignettes énumératives dont l’une des fonctions est sans aucun doute de mettre certains lecteurs en difficulté. Quel est le statut de ces listes ? Comment les lit-on ? Les lit-on ? Qui en est l’auteur ? Comment expriment-elles la double vulnérabilité de Feinberg ? L’effet liste a-t-il un rapport privilégié avec l’autopathographie ? Avec la mort ? Avec la mémoire ?
Mots-clés : Vulnérabilité, HIV/AIDS, Écriture de la maladie, Liste, Énumération
Quelle forme textuelle prend la vulnérabilité ? Dans son article intitulé « Vulnerable Form and Traumatic Vulnerability. Jon McGregor’s Even the Dogs » Jean-Michel Ganteau forge l’expression « vulnerable form » et la définit ainsi : « a strong anaphoric disposition, […] a preference for short, condensed paragraphs […]. Those are staples of fragmented writing, which may at times become interrupted writing » (90-91). Or, ces caractéristiques formelles sont également celles des ouvrages de David Feinberg, auteur américain mort des suites du SIDA en 1994. Plus précisément, Feinberg pousse à leur paroxysme les caractéristiques que Ganteau relève chez McGregor en intégrant régulièrement dans ses textes des listes, dont on peut penser qu’il s’agit d’un des cas les plus extrêmes d’ « écriture fragmentée ». Cependant une question se pose : quand, en tant que lecteur, nous tombons (sans nous y attendre, rien n’étant signalé) sur une liste, est-ce que nous la lisons ? La même interrogation vaut pour les préfaces ou d’autres éléments paratextuels (comme les notes). Chez Feinberg, s’ajoute une autre difficulté : peut-on lire ses listes, est-ce même possible ? Nous verrons que, dans certaines de ses listes, il fait la part belle à un dialecte, voire un idiolecte mêlant jargon médical et « Lavender Language », qui est difficilement accessible au lecteur profane. Nous finirons en nous interrogeant sur l’idée que ces listes sont l’incarnation textuelle d’une double vulnérabilité, ce qui est également le cas dans Even the Dogs de McGregor.
David Feinberg et ses listes
Décédé prématurément, David Feinberg n’a eu le temps d’écrire que trois ouvrages, Eighty-Sixed (1989), Spontaneous Combustion (1991) et Queer and Loathing (1994). Il incarne un phénomène dont il y eut beaucoup d’occurrences dans les années 1980-1990, puisqu’il fut une « étoile filante » de la littérature gay, un membre de cette génération d’artistes fauchés par le SIDA et dont on ne saura jamais si, avec le temps, ils auraient accédé à un autre statut, à un lectorat plus large, à une reconnaissance comparable à celle de Christopher Isherwood, Edmund White, Michael Cunningham, etc. Ses deux premiers ouvrages sont des romans, que l’on peut sans hésiter qualifier d’autofictionnels, alors que Queer and Loathing est un recueil d’essais autobiographiques. Tous ses écrits appartiennent à la catégorie « life writing », à propos de laquelle Thomas Couser remarque : « [M]any scholars’ attention turned to forms of life writing more accessible to women and other marginalized groups: letters, diaries, journals, testimonio and other forms of witnessing […]. The term life writing came into use as an umbrella term to cover a wide range of not necessarily literary discursive practices devoted to representing the lives of real individuals » (12). Il s’agit d’écrits dont Couser dit encore qu’ils sont un mode de mise en forme du témoignage particulièrement accessible aux groupes marginalisés. Or, la marginalisation de Feinberg est au moins double : non seulement il est homosexuel, écrit sur son homosexualité et vise un lectorat homosexuel, mais, d’abord séropositif, il est ensuite atteint du SIDA ; en outre, il en fait le thème de ses ouvrages et va même jusqu’à affirmer, avec humour, qu’il écrit à destination de ceux qui partagent toutes ses formes de marginalité : « For the past five years I’ve been writing almost exclusively about AIDS: I suppose I’ve pigeonholed myself into another subgenre: […] my specialty [is] gay Jewish humor for HIV-positive men… » (63).
On trouve quinze listes dans Eighty-Sixed, par exemple : « Miss Letitia Thing’s Guide to Excruciatingly Correct Behavior Concerning Tricks, One-Night (or Afternoon) Stands, and the Like, with a Special Appendix on Relationships » (29-31) ; « How to Get Eighty-Sixed from the Restaurant or Cocktail Lounge of Your Choice » (55) ;« Some Queens » (96-97) ; « What to Do on Your Annual Holiday Visit When Your Family Disapproves of Your Sexual Preference or Orientation; or You Haven’t Told Them in Explicit Terms, but You Suspect They Would Disapprove, with the Possible Exception of Great-Aunt Mary and Cousin Harold, the Perennial Bachelor; or You’ve Told Some of Them but Not Others, Perhaps Only Your Immediate Family and Your More Attractive Nephews, and Your Mother Has Warned You that Grandpa Jake Has a Weak Heart and You Don’t Want to Be Responsible for a Coronary; or You Suspect They Already Know, and Although They Don’t Approve of It, They Tacitly Condone Your Behavior on the Condition That It Never Be Brought Out into the Open; etc1. » (143-144) ; « Some Symptoms » (162-163) ; « Sensitivity Exercises for Death » (275) ; « When I Cried » (294-295).
Dans Queer and Loathing, on en dénombre onze, dont :« 100 Ways You Can Fight the AIDS Crisis » (102-108) ; « How to Visit Someone in the Hospital with a Terminal Disease » (160-161) ; « Miss Letitia Thing’s New Guide to Excruciatingly Correct Behavior for the Dying » (175-176) ; un tableau comparatif du « New Clone » et du « AIDS Clone » (218-219) ; « Regrets » (268-272).
Dans Eighty-Sixed, quinze des vingt-deux vignettes qui séparent les chapitres sont des listes ; dans Queer and Loathing, sur les onze listes, certaines sont pratiquement aussi longues que les chapitres qu’elles séparent. Le fil du récit est donc régulièrement interrompu. Dans Eighty-Sixed, le personnage principal, B.J., est sans aucun doute une figure de l’auteur, mais le fait que son histoire soit entrecoupée d’énumérations amène le lecteur à se poser la question suivante : qui est à l’origine de ces listes ? Est-ce B.J. ? Est-ce David Feinberg ? Quelqu’un d’autre ? Personne, peut-être ? Car les listes donnent l’impression d’exister en elles-mêmes et de se suffire à elles-mêmes. L’une des caractéristiques de ce type de procédé est d’être impersonnel. En témoigne, par exemple, la liste intitulée « Some Queens » (Eighty-Sixed 96-87), reproduite ici dans son intégralité :
Drag queens, size queens, shrimp queens (toe-sucking), rice queens (Orientals), potato queens (Occidentals), Fire Island queens, circuit queens (Fire Island/gym/disco circuit), cha-cha queens (Latinos), rice-and-bean queens (Mexicans), Queens for a Day (married men from New Jersey who go to the baths), face-sitting queens, first queens, dish queens, Astoria queens, dinge queens, beanie-boy queens (Orthodox Jews), salami queens (Italians), salami-casing queens (uncut Italians), leather queens, opera queens, tearoom queens, smoke queens, popper queens, enema queens, personals queens (“likes long walks on beaches”), glory-hole queens, tattoo queens, butt-hole queens, Studio queens (Studio 54—similarly, disco dollies), snow queens (cocaine, or blacks who likes whites), fag-hag queens, hyphenate queens (actor-model-dancer-waiters), stress queens, roller-derby queens (wheelchairs, etc.), alfala queens (macrobiotic), diesel queens (men who dress up like dykes), chicken queens, diva queens, screen queens, seafood queens (sailors), souvlaki queens (Greek action), crepe-suzette queens (French action), Perils-of-Pauline queens (thrill-seekers), blue-jean queens (Calvin Klein, Gloria Vanderbilt), teddy-bear queens, cherry queens (deflowering virgins), Crisco queens, smut queens, ice queens (diamond-stud earrings), banana-queens (curved dicks), Jimmy Dean queens (Levi’s, Elizabeth Taylor, and rebels without a cause), Lean Cuisine queens (perpetual dieters), mean queens (S&M), twisted queens (deranged), pee queens (water sports), teen queens, unweaned queens (sucking on tits—also known as Dairy Queens), magazine queens (addicted to glossies and press releases), railroad queens, locker-room queens, Mile High Club queens (making it in airplane johns), rubber queens, dildo queens, beet queens (Future Farmers of America back in high school—see also yam queens), dream queens (GQ type), scream queens (Faaabulous!!!), Palace queens (Leona Helmsley), tuna queens (male lesbians), pesto queens (into garlic), egg-cream queens, fashion-victim/style-police queens (beyond therapy), hostage queens (fantasies of being taken hostage in a foreign embassy and being brutalized by idealistic young university-student revolutionaries), vanilla queens (into vanilla sex: basic sucking and fucking, no fantasies allowed), matzo-meal queens (Reform Jews), Wuthering Heights queens (hopeless romantics), skin queens (uncircumcised), peeled queens (cut), designer queens, steroid queens, beach queens, smack queens, Ma Bell queens (phone sex), Tom Thumb queens (small dicks), uniform queens, piano-bar queens, salad queens (rimming), bottle queens (alcoholics), flea queens (sex in run-down hotel), bullhorn queens (politicos), flab queens (a.k.a. chubby-chasers), evil queens (approximately ninety percent of the above), therapy queens (electroshock queens, Bellevue queens, couch queens, Valium queens, etc.), condo and co-op queens (the landed gentry in Manhattan), and closet queens.
Y sont énumérés différents types de « queens », c’est-à-dire d’hommes homosexuels, voire toutes les sortes de « queens » – bien que le partitif titulaire semble indiquer qu’il ne s’agit que d’une fraction des éléments concernés. Cependant, la liste ne se termine pas par des points de suspension mais par « and closet queens », suivi d’un point final, comme si le tour de toutes les catégories existantes avait été fait et qu’on était arrivé à la fin de cette « tentative d’épuisement » de toutes les « queens », pour reprendre le titre de Georges Pérec : Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Comme chez Perec, l’auteur s’absente de ses énumérations : « C’est probablement [l’]aspect anonyme et officiel de la liste qui pousse Bernard Sève à écrire que “la plupart du temps, [la liste] ne s’adresse à personne et n’est portée par aucun ‘jeʼ” » (Milcent-Lawson 223). Pourtant, en parallèle de cette dimension désincarnée, le procédé de l’énumération possède une qualité vivante, enthousiaste, enfantine même, qui est plutôt à chercher dans l’intention que dans le résultat. C’est en tout cas ce qu’indique Perec dans Penser/Classer, dans un paragraphe qui s’intitule justement « Les joies ineffables de l’énumération » :
Il y a dans toute énumération deux tentations contradictoires ; la première est de TOUT recenser, la seconde d’oublier tout de même quelque chose ; la première voudrait clôturer définitivement la question, la seconde la laisser ouverte ; entre l’exhaustif et l’inachevé, l’énumération me semble ainsi être, avant toute pensée (et avant tout classement), la marque même de ce besoin de nommer et de réunir sans lequel le monde (“la vie”) resterait pour nous sans repères […]. Il y a dans l’idée que rien au monde n’est assez unique pour ne pas pouvoir entrer dans une liste, quelque chose d’exaltant et de terrifiant à la fois. On peut tout recenser… (164)
Dans le cas des « queens » de Feinberg, les joies de l’énumération semblent aller de pair avec le plaisir de nommer les marginalités, qui se marginalisent entre elles un peu plus par ce procédé de classification en sous-catégories pour le moins inattendues.
La lecture des listes
Si, selon Perec, on peut effectivement tout recenser, est-ce que, pour autant, on doit tout recenser ? En d’autres termes, est-ce que cela intéresse le lecteur ? Lit-on les listes ? Les listes de Feinberg rappellent à plus d’un titre l’écriture « interrompue » dont parle Ganteau tant elles entrecoupent régulièrement le fil du récit. Sophie Milcent-Lawson va même plus loin : « La liste déchire la trame narrative et échappe au récit. L’énumération, quand elle est très longue, perturbe la lecture pressée qui cherche la suite (éventuellement en sautant la liste)… » (460). L’acte de lecture de la liste trahit « deux tentations contradictoires » : ne pas être un lecteur pressé (« “Reading for the plot,” we learned somewhere in the course of our schooling, is a low form of activity », selon la célèbre formule de Peter Brooks [4]), ou se contenter de prendre acte de la présence de la liste, de la scanner des yeux, peut-être de reconnaître la prouesse technique qu’elle constitue, mais d’aller voir plus loin, de reprendre sa lecture à l’endroit où le récit reprend. C’est particulièrement aisé dans Eighty-Sixed et Queer and Loathing puisque les listes sont clairement séparées par la mise en page : ce sont presque toutes des vignettes indépendantes placées entre les chapitres.
Cette tentation est d’autant plus forte que, dans la liste des Queens (et c’est également le cas dans bien d’autres), intervient une difficulté supplémentaire : si la plupart des catégories soit se suffisent à elles-mêmes pour être comprises soit sont accompagnées d’une parenthèse explicative, quelques-unes ne sont pas accessibles à tous. Par exemple, « dinge queens » (la quatorzième catégorie de la liste) n’est pas expliqué, alors qu’il nécessite de connaître le terme péjoratif « dinge » qui désigne une personne noire, « dinge queen » signifiant alors « homme blanc préférant la “compagnie” d’homme noirs » dans ce dialecte qu’on appelle couramment « Lavender language ». Pascale Smorag le définit ainsi : « [H]omosexuals communicate with each other in ways that are “different from the linguistic practices of non-lesbian/gay-identified persons.”2Macmillan English dictionary explains that “Lavender language functions as a kind of homosexual code, characterized by acronyms, plays on words and double meanings only intended to be understood by the gay community” » (3). L’objectif est donc bien de ne pas être compris des lecteurs hétérosexuels. On compte de nombreuses occurrences du même genre dans les listes de Feinberg : des termes à décoder de telle sorte que les « outsiders » ne les comprennent pas et prennent conscience du fait qu’ils ne font pas partie du lectorat visé. Feinberg pousse encore plus loin cette stratégie quand, au « Lavender language », il mêle le jargon médical propre au SIDA. C’est le cas dans une autre liste, tirée de Queer and Loathing (218-219), que Feinberg fait figurer sous la forme d’un tableau dans lequel il place côte à côte le « New Clone », le stéréotype de l’homme gay urbain des années qui ont suivi Stonewall3, et le « AIDS Clone », le même quelques années plus tard, en pleine crise du SIDA :
| The New Clone | The AIDS Clone |
| Last vacation: two weeks in Provincetown | Last vacation: two weeks at Lenox Hill |
| Inhales nitrous oxide | Inhales aerosol pentamidine |
| Antioxidant: Clinique skin cream | Antifungals: Cortisone, clotrimazole |
| Blender drink: margaritas | Blender drink: ddI and orange juice |
|
Takes recreational drugs […] |
Takes prescription drugs […] |
| Most recent semi-permanent body disfigurement that required sedation: nipple piercing | Most recent semi-permanent body disfigurement that required sedation: Hickman catheter implant |
|
Leisure activity: attending media press conference […] |
Leisure activity: attending medical forums […] |
|
Easily bored […] |
Tires easily […] |
|
Changing the sheets at 4:00 A.M. after hot sex with a guy he picked up at the Bijou […] |
Changing the sheets at 4:00 A.M. after night sweats […] |
|
Least-favorite homo in history: Roy Cohn […] |
Least-favorite homo in history: Roy Cohn […] |
| Pale skin: avoids the sun | Pale skin: anemic |
|
Exercises at Better Bodies […] |
Physical therapy at St. Luke’s […] |
|
Doesn’t speak to his family […] |
Doesn’t speak to his family […] |
| Ex doesn’t call because of bad attitude | Ex doesn’t call because he’s dead |
Si la majorité des lecteurs peut probablement deviner que « Lenox Hill » est un hôpital new-yorkais, ils sont peut-être un peu moins nombreux à savoir que le protoxyde d’azote (« nitrous oxyde ») était utilisé de manière récréative notamment dans les quartiers gays, encore moins que la pentamidine est un médicament dont on se sert pour traiter la pneumocystose, l’une des infections opportunistes les plus courantes en cas de SIDA, et très peu nombreux sans doute à connaître le cathéter de Hickman, cathéter permanent implanté dans une voie veineuse centrale et permettant l’administration régulière de médicaments ; dans le contexte des premières années du SIDA, ce dispositif était régulièrement utilisé, notamment pour traiter l’infection à cytomégalovirus, et le parallèle avec le piercing que fait Feinberg est humoristique car tout à fait incongru, un cathéter de Hickman requérant une surveillance constante à cause des risques d’infection et de thrombose qu’il entraîne. Les listes de Feinberg, tant sur la forme que sur le fond, ont donc au moins cette fonction : jouer avec un vocabulaire extrêmement précis en ayant conscience que le lecteur moyen ou non averti va se trouver en difficulté : « “La liste est de tous les procédés littéraires, celui qui dépend le plus de la coopération du lecteur” écrit Sève » (Milcent-Lawson 223).
Selon Michel Foucault, la liste a encore une autre dimension : « On sait ce qu’il y a de déconcertant dans la proximité des extrêmes ou tout bonnement dans le voisinage soudain des choses sans rapport ; l’énumération qui les entrechoque possède à elle seule un pouvoir d’enchantement » (Milcent-Lawson 451). Le terme « enchantement » permet d’aller jusqu’à trouver une dimension hypnotique à ces listes, à cause de leur côté obsessionnel ; Marc Chénetier y voit même une composante pathologique parfois : « La liste et l’énumération sont les modes d’expression privilégiés des obsessions, des passions et des fascinations ; elles sont tantôt imprécatoires, tantôt névrotiques, voire paranoïaques » (Rougé 110). Cette dimension imprécatoire, incantatoire, psalmodique de la liste est analysée par Umberto Eco dans Vertige de la liste :
Songez à la généalogie de Jésus, au début de l’Évangile selon Matthieu. On peut douter de l’existence historique de beaucoup de ses aïeux, mais Matthieu […] voulait indiquer des personnages « réels » du monde possible de ses croyances, et sa liste avait donc une valeur pratique et une fonction référentielle. Passons maintenant aux litanies de la Bienheureuse Vierge Marie : c’est une liste de propriétés, attributs, appellations qui ont trait à la Vierge Marie, beaucoup sont empruntés à des passages des Écritures, d’autres proviennent de la tradition ou de la piété populaire […]. Mais elles doivent être récitées comme un mantra, comme l’om mani padme hum des bouddhistes, peu importe que la virgo soit potens ou clemens (d’ailleurs, jusqu’au Concile Vatican II, ces litanies étaient récitées en latin par des fidèles qui, pour la plupart, ne comprenaient pas cette langue) : ce qui compte, c’est d’être saisi par le vertige sonore de l’énumération : de la même manière, dans les litanies des saints, il n’importe pas de savoir qui, parmi eux, étaient présents ou absents, ce qui compte, c’est de scander en rythme les noms pendant un temps suffisamment long. (118)
Or, dans le contexte du SIDA, il existe une liste dont l’usage est précisément de « scander les noms » : c’est la liste de tous ceux qui sont morts des suites de la maladie, rituellement récitée à chaque exposition du « Patchwork des noms4 », ce gigantesque monument textile aux morts du SIDA. C’est que « [d]epuis l’Antiquité, la liste est un art de la mémoire… » (Milcent-Lawson 286).
L’incarnation textuelle d’une double vulnérabilité
L’aspect mémoriel de la liste permet de faire le lien avec la notion de vulnérabilité. Feinberg a écrit Eighty-Sixed alors qu’il soupçonnait fortement sa séropositivité ; il a eu confirmation de son diagnostic trois semaines après avoir déposé son manuscrit chez l’éditeur, sans grande surprise vu l’hécatombe qu’était en train de causer le VIH dans son cercle d’amis et de connaissances du milieu gay new-yorkais dans les années 1980-1990. Il expose ainsi son projet : « [O]ne [thing I tried to do in Eighty-Sixed] was to create a written time capsule of fag life in the 80s » (« Feinberg Papers » Box 13). Il le réaffirme quelques années plus tard : « I’ve tried to capture […] what it is like for a gay man to live in the epicenter of the AIDS epidemic; what it is like to be HIV-positive in the nineties… » (Queer and Loathing xi). Dans la première citation, il ne dit pas « my life » mais « fag life », pas « how life was like for me in the 90s » mais « what it is like to be a gay man » : les listes, étant donnée leur dimension impersonnelle, semblent être un médium particulièrement approprié pour exprimer à la fois la dépersonnalisation opérée par la maladie et la généricité de l’hécatombe. C’est le cœur de l’œuvre de David Feinberg : elle est au confluent de l’individuel et du collectif. Le sous-titre de Queer and Loathing, “Rants and Raves of a Raging AIDS Clone”, met l’accent sur la figure omniprésente du clone. Utilisée au départ pour faire référence au stéréotype de l’homme gay des années 1980, elle exprime une tension entre unicité et généricité qui, après l’arrivée du SIDA, prend une autre dimension. Toute expérience de la maladie est à la fois individuelle et collective : chacun la vit de manière extrêmement intime, dans son propre corps, et en même temps, en devenant malade, entre dans ce que Sontag appelle « le royaume des malades » (« the kingdom of the sick »). Donc écrire sa maladie est une entreprise bifide :
Disability autobiographers typically begin from a position of marginalization, belatedness, and pre-inscription. Long the objects of others’ classification and examination, disabled people have only recently assumed the initiative in representing themselves; in disability autobiography particularly, disabled people counter their historical objectification (or even abjection) by occupying the subject position. The representation of disability in such narratives is thus a political as well as a mimetic act—a matter of speaking for as well as speaking about. (Couser 7)
L’analyse que propose Ganteau de Even the Dogs s’applique aussi à l’œuvre de Feinberg : « [It] raises the problem of the double stigmatization of this afflicted part of the population and reminds the readers that some citizens are doubly vulnerable » (99-100). L’utilisation du procédé de la liste constitue donc bien davantage que ce à quoi on pense intuitivement, à savoir, pour un auteur doublement vulnérable, une manière d’ordonner le monde, de se donner l’impression (l’illusion) de contrôler ce qui est incontrôlable, la déliquescence du corps (ce que Philippe Hamon appelle « conjurer le “vrac” du monde », 25) ; c’est un choix narratif (peut-être antinarratif ou contre-narratif, vu le statut ambivalent de la liste, en particulier dans l’œuvre de Feinberg, où elle est à la fois objet autonome et mode de structuration des ouvrages) qui, en réalité, décuple la portée politique de l’autopathographie. Couser lui confère un potentiel « contre-hégémonique », et même « postcolonial » (42). Les listes participent de ce potentiel : d’une part, elles sont toujours provisoires, comme l’écrit Pérec (« Mon problème, avec les classements, c’est qu’ils ne durent pas ; à peine ai-je fini de mettre de l’ordre que cet ordre est déjà caduc » [161]), d’autre part, elles mettent le lecteur en difficulté, ou plutôt elles le placent face à un choix, entre la facilité (sauter la liste) et la difficulté, celle de suivre l’écrivain dans sa tentative de mettre sa blessure en mots.
Conclusion
La vulnérabilité dit bien, étymologiquement, la blessure. La blessure, dans le cas des autopathographies, et en particulier de l’œuvre de Feinberg, est évidente : c’est celle de la chair meurtrie. Mais, selon Judith Butler, la vulnérabilité est bien plus générale que cela :
The question that preoccupies me in the light of recent global violence is, Who counts as human? Whose lives count as lives? And, finally, What makes for a grievable life? […] We have all lost in recent decades from AIDS […]. [T]here is the fact […] that women and minorities, including sexual minorities, are, as a community, subjected to violence, exposed to its possibility, if not its realization. This means that each of us is constituted politically in part by virtue of the social vulnerability of our bodies—as a site of desire and physical vulnerability, as a site of a publicity at once assertive and exposed. Loss and vulnerability seem to follow from our being socially constituted bodies, attached to others, at risk of violence by virtue of that exposure. (Butler 20)
La vulnérabilité serait inhérente à notre condition d’être sociaux ; une question se pose alors : la prise de conscience de notre vulnérabilité intrinsèque a-t-elle un lien avec l’utilisation de plus en plus courante du procédé de la liste en littérature ? C’est ce qu’indique Marc Chénetier : « [A]ujourd’hui, je mets au défi quiconque de ne pas trouver au moins une liste dans 90% des romans publiés aux États-Unis depuis trente ans » (117). Si le nombre paraît peut-être excessif, il faut pourtant reconnaître que les listes (ou du moins l’effet de liste) sont devenues un procédé courant, qui semble avoir un lien privilégié avec la mort. Dans The Absolutely True Diary of a Part-Time Indian de Sherman Alexie, le narrateur, à l’annonce du décès d’un de ses amis, se met à faire des listes : la liste des gens qui ont amené de la joie dans sa vie, des musiciens qui jouent les morceaux les plus enjoués, de ses plats préférés, de ses livres favoris, des joueurs de basket qu’il admire, et il finit ainsi : « I kept making list after list of the things that made me feel joy. […]. I kept writing and rewriting […] and rethinking and revising and reediting. It became my grieving ceremony » (178). C’est peut-être la nature toujours provisoire de la liste, le fait qu’elle soit toujours déjà caduque, qui lui confère un caractère fugace, une fragilité apte à incarner textuellement la vulnérabilité.
Notes
- 1Il s’agit du seul cas où le titre prend plus de place sur la page que la liste elle-même
- 2Pascal Smorag cite ici Betsch, Michael L., « Diversity Conference Focuses On “Gay Language” », CNSNews.com, February 06, 2003.
- 3Les émeutes de Stonewall, qui ont eu lieu en juin 1969 à New York, sont généralement considérées comme l’événement séminal du mouvement de libération gay.
- 4En 1985, à l’occasion d’une marche aux flambeaux en hommage à George Moscone et Harvey Milk, assassinés en 1978, Cleve Jones (militant des droits des homosexuels) a demandé à toutes les personnes présentes d’écrire sur une pancarte le nom d’un de leurs proches décédé des suites du SIDA ; « the AIDS Memorial Quilt » était né. Par la suite, il a créé « NAMES Project Foundation », qui a réalisé l’assemblage de ces véritables pierres tombales textiles, chaque panneau portant le nom d’une personne décédée des suites du SIDA. Le « NAMES Quilt » a été exposé pour la première fois sur le « National Mall » en 1987, alors qu’il comprenait un peu moins de deux mille panneaux ; il pèse aujourd’hui plus de cinquante tonnes et ne peut plus être exposé dans son intégralité. Il en existe cependant une version numérique : http://aidsquilttouch.org/
Bibliographie
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- Couser, G. Thomas. Signifying Bodies. Disability in Contemporary Life Writing. Ann Arbor: U of Michigan P, 2009.
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- Feinberg, David B. Eighty-Sixed. New York: Penguin, 1989.
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- Hamon, Philippe. Introduction à l’analyse du descriptif. Paris : Hachette, 1981.
- Milcent-Lawson, Sophie, Michelle Lecolle et Raymond Michel, dir. Liste et effet liste en littérature. Paris : Classiques Garnier, 2013.
- Perec, Georges. Penser/Classer. Paris : Seuil, 2003.
- Rougé, Bertrand, dir. Suites et séries. Actes du troisième colloque du CICADA. Pau : Publications de l’Université de Pau, 1992.
- Smorag, Pascale. « From Closet Talk to PC Terminology: Gay Speech and the Politics of Visibility ». Transatlantica [En ligne] 1 (2008) : 1-17.
About the author(s)
Biographie : Christelle Klein-Scholz est docteur (Langues et littératures anglaises et anglo-saxonnes) et professeur agrégé au lycée Victor Hugo à Marseille. Sa thèse, soutenue en 2014, s’intitule « “I remember when a diagnosis was a death sentence” : le SIDA et la mort dans la littérature gay. David Feinberg, Tony Kushner, Armistead Maupin ». Ses recherches portent sur : la maladie (particulièrement le VIH/SIDA) et le corps dans la littérature, la construction de l’identité (en particulier l’identité gay) dans/par la littérature, les liens entre la littérature et la vie ainsi que l’évolution diachronique du langage spécialisé du VIH/SIDA.
Biography: Christelle Klein-Scholz is a doctor specializing in American literature. She defended her Ph. D. dissertation, “‘I remember when a diagnosis was a death sentence‘: AIDS and death in gay literature” in 2014. Her current fields of research include: the body, illness/disease, and death in literature, the construction of identity in/through literature, and the specialized language of health and medicine. She teaches English at the lycée Victor Hugo in Marseille.
