Céline Prest, Le Spectre du document dans l'œuvre romanesque de Charles Dickens. Supports, signes, et sens

Céline Prest, Le Spectre du document dans l'œuvre romanesque de Charles Dickens. Supports, signes, et sens

Honoré Champion, 2023, Collection « Littératures étrangères, série », ISBN : 978-2-7453-5842-4

Dans cette monographie très documentée, qui se fonde sur une parfaite connaissance de l’œuvre de Dickens comme du contexte et de la critique victoriens, Céline Prest entreprend une forme d’histoire des aventures du document dans les romans de l’auteur. Elle examine sa fonction narrative au sein du récit, ses tribulations, ses faillites, sa matérialité encombrante, sa propension paradoxale à égarer le sens qu’il est censé transmettre, ses différentes formes de décrépitude. Elle cherche à prouver que le projet dickensien, confronté à la dégénérescence du document qu’il met amplement en scène, « consiste à identifier de nouveaux supports en vue de l’inscription et de la persistance du sens » (355). Elle identifie les multiples manières dont le texte s’émancipe de son support matériel à la fois éphémère et encombrant, et trouve de nouvelles voies de permanence de l’écriture, au-delà de la matière, pour finir par s’incarner dans le corps et l’esprit humains. Au terme de cette étude, « de tous les supports, l’homme apparaît comme le gardien ultime du texte écrit, que celui-ci soit gravé sur la peau, porté par la parole ou enregistré par la mémoire » (428).

L’introduction est remarquable : elle met parfaitement en contexte le fait que le roman anglais constitue une forme aboutie du progrès victorien, à la fois industriel et social. L’âge du papier, la grande réforme postale, le développement du chemin de fer et des nouveaux modes de lecture qui lui sont associés, ainsi que la progression de l’alphabétisation : tout cela contribue à transformer les Anglais en lecteurs, et les documents envahissent l’espace public comme l’espace privé. Dickens lui-même organise la circulation et la publicité de son texte, notamment dans ses discours et ses inlassables lectures publiques.

Céline Prest montre pourtant à quel point les questions de réception et de permanence de son œuvre inquiètent l’auteur, qui propose dans ses romans une réflexion métatextuelle sur le lecteur et sur sa réception du document écrit. En s’appuyant sur les théories de la réception de Austin et de Iser, et en adoptant les perspectives d’étude anglo-saxonnes de la Book History et de la Thing theory–autant d’analyses qu’elle synthétise brillamment en introduction–, elle pose très clairement les enjeux de son étude : il s’agira d’« analyser le document en tant qu’objet matériel doté d’une valeur marchande et qui s’interpose dans les relations intersubjectives » (34), de montrer comment la construction du sens dans les romans de Dickens dépend grandement de la matérialité du document, mais comment cette matérialité résiste, s’interpose, se dégrade jusqu’à empêcher la transmission. L’alternative est alors pour Dickens de dégager les textes de cette matière inerte, de trouver de nouveaux supports, de construire « un rêve de textes vivants, affranchis de la matière » (37).

La construction du texte de Céline Prest est très claire, et la progression implacable, à la fois convaincante et inattendue–haletante même. Elle conduit le lecteur dans les méandres de papier d’un texte dickensien qui apparaît sous un jour nouveau, bien loin d’un optimisme jovial, et comme massivement inquiet de sa propre capacité à produire un sens pérenne, comme soucieux de trouver de nouveaux supports, de nouvelles voix.

Dans la première partie, intitulée « La réception enrayée », Céline Prest fait la démonstration de l’abondance des documents dans les romans, documents qui, souvent officiels, structurent et organisent l’intrigue. Toutefois, la matérialité même du document s’interpose entre le message et le lecteur, et vient enrayer le processus de communication, si bien que le document ne fait plus autorité et brouille au contraire la réception du sens. Les documents circulent à contre-temps, et ne circulent pas tous : ceux qui signalent une déviance, un désaccord avec l’idéologie victorienne, sont retenus, ou trop exposés pour être reconnus–même si Céline Prest montre bien que le secret secrète ses propres traces, et que le document refoulé finit toujours par faire retour. On s’aperçoit pourtant que ce retour est largement inefficace, et qu’il n’enferme pas les personnages dans le destin qu’il semble dicter.

Un relevé exhaustif des « murs de mots » (77) qui saturent l’espace urbain fait l’objet du chapitre 2, si bien que « les espaces vierges de signes sont présentés comme des anomalies dans l’œuvre de Dickens » (78). Le lettrage public structure l’environnement, et relève d’une quête panoptique de la transparence et du contrôle, mais cette verticalisation proliférante de messages conduit à une confusion généralisée. La lecture des livres par les personnages des romans n’est guère plus concluante, et le chapitre 3 montre que les personnages font le plus souvent un usage non textuel de la lecture : armure ou bouclier, elle permet la constitution d’un espace d’évasion privé, quand elle ne se transforme pas en spectacle visant à exhiber la réussite d’un personnage–l’analyse de Pip à cet égard est remarquable, autour des pages 140. Mais le livre résiste : on peine à lire, on fait du livre un usage matériel, qu’il soit ustensile, projectile ou élément du décor, et c’est alors tant l’intégrité du livre que celle du lecteur qui sont mises en question.

Dans la deuxième partie, « Le triomphe de la matière », Céline Prest analyse la prolifération incontrôlable et mortifère des documents, l’envahissement de l’espace géographique comme de l’espace textuel par cette matérialité putrescente, qui réactive les fantasmes de rétrogression et de dégénérescence victoriens, et qui fait circuler par contamination le mal qu’elle contient, « menant au dysfonctionnement généralisé de cette société fondée sur l’autorité de l’écrit » (171). Le chapitre 4 montre de quelle manière le document, à force de s’accumuler et de circuler en vase clos–à une époque où paradoxalement, la circulation des courriers n’a jamais été aussi rapide–se réduit à l’état de matière inutile, et régresse au stade d’ordure. « Londres est présenté comme un territoire palimpseste formé d’innombrables strates de papier » (193) dont les murs finissent par pourrir, rappelant le papier à son origine végétale. C’est alors la contamination qui règne et le document finit par infecter la ville et la population, l’encre et la poussière de bois affectant les corps. Les esprits ne s’en sortent pas mieux, atteints par une monomanie générée par cet envahissement de papier.

Céline Prest conclut que « les documents sont directement liés à la mort, l’hallucination, l’angoisse, la maladie et la folie, et transmettent un mal en lieu et place d’un sens » (223). Ce sont également les mots qui régressent à l’état de lettres isolées, les signes qui redeviennent graphiques, et le sens cède à un devenir-mécanique de la langue. Tandis que Céline Prest conclut son chapitre 5 en disant que l’on trouve dans les romans de Dickens « peu d’exemples d’écriture originale ou personnelle » (255) et que son lecteur prend alors quelque distance, en estimant qu’elle oublie de très mémorables créateurs de textes originaux, elle propose justement, au cœur de son texte, une bulle de contre-exemples, un chapitre 6 intitulé « Le plaisir du texte » qui fait la part belle aux gourmands de la lecture et aux joueurs, comme Micawber, présenté comme un trickster (296), aux adeptes de l’extase calligraphique, à tous ceux pour qui le document est l’occasion d’une délectation de tous les sens, d’une jubilation qui constitue une résistance active à la dissolution des documents.

Dans la troisième partie, intitulée « À la recherche de nouvelles écritures », Céline Prest montre de quelles manières l’incapacité des supports traditionnels à inscrire, à véhiculer, et à transmettre un sens clair, persistant et accessible, ne signifie en aucun cas une défaite de l’écriture, mais ouvre au contraire la recherche de nouveaux supports, tels la peau, la voix, et la mémoire. C’est finalement en incorporant l’écriture à l’humain, en l’affranchissant de la matière inerte et en la transférant « sur des supports habités par un principe vivant » (310) qu’il devient possible d’en assurer la permanence et la transmission. Les rides, les tatouages et les cicatrices construisent un contre-discours où la peau prend la parole et raconte les histoires d’appropriation de ceux et surtout de celles, minimisées, à qui la narration n’accorde pas de voix : Dora, Rosa dans David Copperfield ont ainsi la peau du discours dominant. Quant à Lady Dedlock et Lucie Manette, elles font entendre des voix scripturales et oraculaires, des échos qui sont autant de traces d’un discours atemporel dont elles sont les herméneutes. La mémoire, enfin, dans le dernier chapitre, « permet la persistance et la transmission de toutes les formes d’impressions qui lui parviennent du monde sensible » (407) : l’esprit humain apparaît comme le berceau d’un nouveau texte, il trace des cartes virtuelles ou fait office de lanterne magique, et émancipe le texte de son support matériel.

La conclusion est très belle : elle retourne à l’auteur et à sa biographie, et renouvelle, en quelques pages, l’analyse d’éléments que l’on connaissait pourtant bien. Au terme de l’ouvrage, on envisage désormais un peu autrement les lectures publiques qui ont occupé frénétiquement les douze dernières années de la vie de Dickens, de 1858 à 1870. On y reconnaît, in vivo, l’écho de l’activité d’incorporation textuelle de ses personnages : Dickens finit par connaître son texte par cœur, l’ouvrage posé devant lui est désormais un simple accessoire de théâtre, et sa voix le réécrit plus qu’elle ne le lit, un texte qui, « décollé de son support de papier, s’exporte sur le corps, le souffle et la mémoire du lecteur redevenu auteur » (430). Ces lectures deviennent l’exercice, par l’auteur lui-même, de cette pratique d’incarnation du texte qu’il représente dans ses romans, et qui, après l’analyse de Céline Prest dans Le Spectre du document dans l’œuvre romanesque de Charles Dickens. Supports, signes, et sens, se pose désormais comme incontestable, comme un nouveau topos classique de la critique dickensienne. Grâce à elle, on devra désormais accorder toute l’attention qu’ils méritent à ces documents dysfonctionnels, envahissants, qui recouvrent la ville et ensevelissent le sens, mais dont la destitution permet l’avènement de nouvelles formes d’écriture.