Laurence Benarroche, Lire la Shoah par balles : J. S. Foer, N. Krauss, D. Mendelsohn
Presses Universitaires de Provence, 2023, ISBN : 979-10-320-0447-0
Lire la Shoah par balles : J. S. Foer, N. Krauss, D. Mendelsohn est plus qu’un titre. D’emblée, et à l’image du livre entier, il appelle l’attention et suscite des réflexions. Le premier mot, éminemment programmatique, n’est pas sans poser question. Comment peut-on être lecteur d’un événement, et tout particulièrement de celui qui est ici dans un rapport de transitivité directe avec le verbe « lire » ? Il faut peut-être commencer par saluer le choix même du sujet. Alors que la Shoah dans son ensemble a reçu tant de traitements historiques, documentaires, cinématographiques et fictionnels, c’est relativement récemment–depuis la chute du Mur de Berlin en 1989, qui a permis l’ouverture des archives des pays de l’Est, en particulier de la Pologne et de l’Ukraine–que cet aspect de la destruction massive des Juifs d’Europe a peu à peu pris sa place dans la conscience du grand public. L’auteure rappelle d’ailleurs que l’expression ne date que de 2007. Aujourd’hui encore, il est plus que probable que, interrogé(e) sur le sens du mot, l’homme ou la femme « de la rue » ferait plus spontanément référence aux camps d’extermination qu’aux actions d’éradication de populations entières d’Europe de l’Est sous forme principalement de fusillades massives menées par les nazis à partir de l’invasion de la Pologne en 1939 et de l’Union Soviétique en 1941. Avec une sobriété qui ne peut que résonner dans l’esprit de son lecteur, Laurence Benarroche le rappelle, la Shoah qui a fait de cinq à six millions de victimes, a de fait éliminé « presque la moitié des Juifs du monde » (5) en l’espace de six ans, ce qui en soi en fait un événement inégalé dans son ampleur et sa systématicité. Se pencher sur cet aspect moins connu de la Seconde Guerre mondiale, c’est donc déjà faire œuvre salutaire : non pas de mémoire au sens strict, mais de lutte contre tous les dénis et les refoulements, dont Freud a su montrer, dès sa correspondance avec Fliess, qu’ils pouvaient être délibérés… et donc combattus. Au risque de se montrer moins sobre que Laurence Benarroche, on ne peut s’empêcher de souligner ici ce que comporte de tout à fait inouï cette destruction de l’humain par l’humain, ou plutôt ce double effacement de l’humanité : celle de la victime à laquelle le soldat fait face quand il appuie sur la gâchette ou allume un incendie meurtrier, et celui du bourreau qui a renoncé à la part d’humanité qui devrait lui interdire ce geste. Autant le dispositif même de la mise en place de la « solution finale » dans les camps est largement pensée pour minimiser ce contact entre le nazi et sa victime, autant la Shoah par balles ne peut que créer d’insoutenables images de proximité. Plus clairement, enfermer un bébé dans une chambre à gaz n’est pas exactement du même ordre que le viser pour l’abattre, sans parler d’autres modes d’assassinats d’enfants à la sauvagerie indescriptible lors des « Aktionen ».
L’auteure le rappelle « la Shoah par balles n’a pratiquement pas été racontée en grande partie du fait de l’absence de survivants » (12). Les implications de cette phrase, qui donne une idée précise du pouvoir de hantise de l’ouvrage, sont multiples et… glaçantes. Elle soulève toute la question de la mémoire de l’humanité, de la place du témoignage, et de celle de la fiction. Ce n’est pas le moindre mérite de Laurence Benarroche d’avoir su la poser avec clarté et rigueur dès son introduction. Avec une grande délicatesse, elle parvient–et on ne saurait se dissimuler la difficulté de l’entreprise–à établir l’importance incontestable de la Shoah en ce que celle-ci a constitué ce que l’auteure appelle d’un mot d’une grande justesse « une césure anthropologique », au sens où elle ne peut qu’avoir constitué une rupture dans la vision qu’a l’humanité entière d’elle-même, sans une seconde en gommer la spécificité et les implications pour un peuple en particulier. À cet égard, si le mot « Shoah » a pu être contesté en ce que son origine hébraïque pourrait tendre à faire oublier l’anéantissement des Tziganes ou l’assassinat massif des homosexuels et des malades mentaux par l’Allemagne nazie, ou encore de ceux qui étaient considérés comme ennemis politiques, il ne saurait l’être dans le cas de « la Shoah par balles » qui, elle, concerne spécifiquement les populations juives d’Europe de l’Est, notamment de Pologne et d’Ukraine.
Mais revenons au titre. L’apposition de trois noms d’écrivains américains fait davantage que spécifier la question. Elle la définit. Le travail de Laurence Benarroche, en effet, interroge non pas l’événement historique en tant que tel, dans ses dimensions factuelles et surtout éthiques et philosophiques, mais sa représentation. Avec d’infinies précautions, elle pose la question morale essentielle du bien-fondé de la mise en écriture de la Shoah, et y répond. Parce que l’ère du témoin rescapé–si tant est qu’il puisse en exister un comme l’a parfaitement montré Primo Levi dans ses écrits et jusque dans son suicide–est désormais presque révolue, la question éthique se déplace pour la deuxième et la troisième générations. Il s’agit bien de transmettre paradoxalement ce qui n’a pas pu être connu. Sur ce point, on ne suivra pas tout à fait Laurence Benarroche quand elle fait du « lecteur sensible » un « presque témoin ». Le survivant n’est par définition pas le témoin de l’entreprise de mort qu’a été la Shoah, ses enfants et petits-enfants encore moins. Le lecteur de ses petits-enfants moins encore, ni, évidemment, au sens où il n’a assisté à rien, mais pas même au sens juridique du terme. Sans doute aurait-il été utile, puisque Laurence Benarroche n’est pas étrangère à une certaine culture psychanalytique, de creuser davantage la notion de « trauma » et de « traumatisme ». Comme l’a parfaitement montré Cathy Caruth, par exemple, ce qui se transmet dans le trauma est précisément son insu, cette impossible assimilation de ce qui n’a pas été éprouvé parce que l’effraction psychique était trop grande. Dans cette perspective, le silence de ceux qu’on répugne à appeler « déportés (tant le mot, de même que « camp de concentration » et plusieurs autres, fleure l’euphémisme nazi), a été primordial dans l’héritage du trauma sous forme de hantise pour ceux qui ont directement connu, voire ont été les enfants de, ses victimes. Sans doute la question se pose-t-elle de façon un peu différente pour la troisième génération, davantage éloignée des impacts directs du trauma, et plus à même de se lancer comme les trois auteurs retenus dans une forme de quête de connaissance des faits qui alimente les romans de Krauss et de Safran Foer, et constitue la matière de l’inclassable récit de Mendelsohn.
C’est toute la force de l’essai de Laurence Benarroche que d’avoir su analyser conjointement ces quatre textes. De par leur sujet commun, mais aussi et surtout de par la position radicalement différente qu’implique le choix de la fiction ou du récit autobiographique, peuvent naître les réflexions proprement éclairantes de l’auteur sur la question qu’elle s’est choisie, résolument centrée sur la perspective du lecteur. On n’ira pas jusqu’à complètement adopter son enthousiasme sur les récentes théories de la « lecture empathique » (Patoine)–auxquelles on peut avant tout objecter qu’elles ne font que mettre en mots le registre de l’émotion du lecteur lambda, alors précisément que l’on peut attendre du critique littéraire qu’il aille plus loin que la constatation pour s’intéresser aux procédés d’écriture qui produisent les effets affectifs constatés. On retiendra en revanche que l’intérêt porté ici à la position du lecteur (successivement et en trois parties « invité dans le balagan intérieur des auteurs », pris « dans la tourmente », et accédant à une certaine « sagesse ») produit sous la plume de Laurence Benarroche des réflexions d’une rare et précieuse acuité. S’il arrive trop souvent aux tenants de la « reader-response », toujours plus ou moins apparentée aux théories cognitivistes et comportementalistes, de négliger la chair littéraire au profit d’une interrogation souvent bien spéculative des affects dont on ne peut que supposer l’existence, il n’en est rien dans le livre de Laurence Benarroche. C’est avec une précision toute scientifique qu’elle sait affouiller les textes, analyse les techniques de production d’effets ainsi que l’inscription spécifique dans une ère post-postmoderne dont les maîtres-mots sont la déstabilisation du sens, et, partant, l’incertitude féconde du lecteur. Pareille auscultation des textes (et des photographies, dans le cas des Disparus), loin des excès de ce qu’on a pu reprocher à un certain structuralisme, d’une myopie par trop grande attention au détail, n’interdit nullement à l’auteure de mesurer à chaque instant les enjeux éthiques et d’interroger le sens profond des œuvres considérées à la lumière de Kertész, Jankélévitch, Derrida, Horvilleur, entre autres.
Si les trois écrivains font indéniablement œuvre de transmission, et précisément de la transmission de la hantise en ce qu’il en demeure toujours un reste innommable, Laurence Benarroche, dans leur sillon, nous entraîne sur la trace d’un passé, pour citer Faulkner, « qui ne passe pas ». Mais parce que, de même que le fragment archéologique, le passé exhumé n’est jamais exactement celui qui avait été enfoui, elle fait à son tour, bornée par l’indispensable respect dû aux faits, œuvre d’authentique création où « The Lost » ont un peu moins « disparu ».
