Carmen Medina Puerta,“Inefable delirio”. El erotismo en Ana Rossetti (1980-1991), Ediciones de Iberoamericana, 149, Frankfurt/Madrid, Vervuert/Iberoamericana, 2024

Carmen Medina Puerta,“Inefable delirio”. El erotismo en Ana Rossetti (1980-1991), Ediciones de Iberoamericana, 149, Frankfurt/Madrid, Vervuert/Iberoamericana, 2024

231p., ISBN: 978-84-9192-435-7 (Iberoamericana), 978-3-96869-583-9 (Vervuert), 978-3-96869-584-6 (e-book)

Cette monographie sur la production érotique d’Ana Rosetti est issue de la thèse de doctorat soutenue par Carmen Medina Puerta en 2022, à l’Université de Lleida, thèse intitulée « El erotismo en la primera producción literaria de Ana Rossetti (1980-1991) » co-drigigée par María Ángeles Naval López y Miguel Ángel García. On retrouve parfois dans le volume les traces de l’écriture académique, en particulier dans l’introduction et le chapitre 1, qui posent les bases méthodologiques de la recherche de l’autrice. L’ensemble de volume reste néanmoins très agréable à lire et parfaitement clair, cohérent et documenté (la bibliographie est exhaustive, notamment sur la période récente) ; l’argumentation est elle aussi claire, en plus d’être convaincante.

Ce travail s’inscrit dans une double perspective dont l’une est annoncée dès le départ et l’autre affleure page après page, chapitre après chapitre, pour constituer le fil rouge de l’étude. Ce travail se distingue d’abord par le corpus choisi dont Medina Puerta nous dit qu’il comprend l’ensemble de la production littéraire de la poétesse entre 1980 et 1991, c’est-à-dire qu’il est question d’un corpus de poésie mais aussi de prose, or il est rare qu’on associe la prose de Rossetti à sa poésie érotique ; sa prose (ses nouvelles en l’occurrence) sont très nettement moins étudiées que sa production poétique, notamment érotique. Cette étude se distingue ensuite par sa méthodologie propre aux études culturelles, avec un regard croisé sur Rossetti et sur le contexte historique, politique, culturel et littéraire dans lequel sa production s’inscrit, à savoir la production érotique d’une jeune femme d’origine andalouse dans l’Espagne de la Transition démocratique et de la post-Transition, c’est-à-dire depuis la fin du franquisme jusqu’au début des années 1990. Dans le deuxième chapitre, très réussi, Medina Puerta ancre la production érotique de Rossetti dans l’histoire de la Transition ; elle pointe alors un élément crucial pour l’autrice, à savoir que la production féminine de cette période a abusivement servi d’étendard de l’égalité femmes-hommes et que la production érotique de Rossetti et d’autres n’est pas le fruit d’une époque en totale rupture avec le franquisme. Bien souvent, avec la fabrique du récit mythique de la Transition à la démocratie (Martínez, 2013), on a considéré à tort que les années 1980 étaient synonymes de féminisation du champ littéraire et de libération sexuelle en Espagne, les deux se conjuguant dans ce qu’il était devenu coutume d’appeler « le boom de la littérature érotique et féminine ». Or, lorsqu’on observe l’évolution du champ littéraire, notamment le fonctionnement des prix littéraires ou d’une collection emblématique comme « La sonrisa vertical », créée en 1978 par Tusquets, on se rend compte que, plus que de rupture, il est question de continuité entre la fin des années 1960 et la fin des années 1980 (Carabantes de las Heras, 2013 ; Florenchie, 2024).

Ceci étant posé, Medina a pour objectif de réévaluer l’érotisme dans la production de l’autrice gaditane et, pour ce faire, elle l’aborde sous trois angles essentiellement (la diversité sexuelle dans le chapitre 3, l’héritage de l’éducation catholique dans le chapitre 4 et l’impact de l’épidémie du SIDA notamment dans le chapitre 5). A l’appui de sa démonstration, Medina Puerta propose de très nombreuses analyses de textes, extrêmement éclairantes sur l’univers de l’autrice (dont la biographie est en partie rappelée dans le chapitre 2). En particulier, dans le chapitre 4, intitulé « Una mirada retrospectiva hacia la educacion sentimental y sexual de la España nacionalcatólica », Medina Puerta rappelle que Rossetti a été profondément marquée par l’éducation religieuse qu’elle a reçue dans son enfance et son adolescence et que, loin d’être systématiquement transgressive, voire blasphématoire, la référence au catholicisme est avant tout esthétique : « En el caso particular de Rossetti […] ella no pretendia parodiar ni escandalizar al lector, sino simplemente tomar una serie de claves que le permitieran reconstruir la tradicion que sentó las bases de su cosmovisión » (p. 167). De la même façon, dans le chapitre 5, intitulé « El lado oscuro del erotismo : epidemia, pulsión mortífera y mercantilización del deseo », elle montre, analyse à l’appui, que certains poèmes de Rossetti ont pu donner lieu à des lectures erronées, notamment lorsque la critique féministe a vu l’affirmation du caractère potentiellement émancipateur de l’érotisme là ou l’autrice exprimait davantage une sensibilité marquée par le « desencanto » d’une génération.

En conclusion, c’est une étude très réussie, très documentée (beaucoup d’interviews de l’autrice sont convoquées), très convaincante, qui permet de porter un regard plus riche et nuancé sur la production érotique de Rossetti, notamment à travers la réévaluation de la thématique religieuse au regard des enjeux multiples du contexte de la Transition démocratique. Cette production apparaît clairement comme le fruit d’une époque qu’a su exprimer avec un talent inouï Ana Rossetti.